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Comment la Guerre en Ukraine transforme le Monde ?



u lendemain de l’invasion, les réactions des pays non occidentaux étaient très fragmentées. Selon vous, Ghassan Salamé, assistons-nous à une recomposition des alliances mondiales ? Pouvons-nous parler de non-alignement de ces pays ?

Ghassan Salamé

Je ne crois pas que le non-alignement soit de mise à l’heure actuelle parce qu’il n’y a pas de guerre froide en cours. 
Nous sommes face à des phénomènes nouveaux, au niveau de la relation entre grandes puissances et dans la réaction des pays de la périphérie. Je voudrais rappeler une anecdote que racontait souvent Steven Miller qui éditait la revue International Security au MIT. Au moment de la fin de la Guerre froide, les bureaux d’International Security recevaient des visiteurs qui leur demandaient si la revue allait fermer parce qu’il n’y avait plus de raison de s’occuper de sécurité internationale maintenant qu’il n’y avait plus d’ennemis, que l’Union soviétique avait implosé et que le mur était tombé. En réalité, le débat a été ouvert. Il y a eu des tas de livres sur le sujet, de sorte que, lorsque j’étais encore professeur à Sciences Po, j’avais consacré un cours qui questionnait l’obsolescence de la guerre.
Ghassan Salamé est professeur émérite à Sciences po, ancien Ministre libanais de la culture et envoyé spécial des Nations Unies.
Pourtant, lorsque j’allais en Afrique ou en Asie, je n’osais pas poser la question. Là-bas, il y avait le Rwanda, le Darfour, les 4 millions de morts dans les Grands Lacs, la guerre du Yémen, celle du Myanmar où j’ai servi pendant un an dans la commission sur les Rohingyas. Partout, il y avait la guerre : la question de l’obsolescence était strictement occidentale. 
Je ne dirais d’ailleurs même pas qu’il s’agissait d’une question américaine mais bien d’une question européenne. C’était un rêve que les européens se sont permis d’avoir. La guerre est revenue et il y a une espèce de normalisation et d’embarras de voir que le monde ne s’étonne pas : mais le reste du monde, lui, n’est pas surpris par l’irruption de cette guerre. Macron a dit à l’Assemblée générale de l’ONU qu’ il y avait 50 guerres civiles actuellement — c’est peut-être un peu exagéré, il y en a une trentaine — mais il y a quelques pays qui vivent constamment dans la guerre, qui ne sortent de la guerre que pour des trêves, des cessez-le-feu, et qui y retombent immédiatement. Il y a aujourd’hui cinq ou six guerres différentes qui se font sur le sol syrien. Il y a les Israéliens contre les Iraniens, les Iraniens contre les Américains, les Turcs contre les Kurdes… La situation belliqueuse est devenue la norme pour beaucoup de peuples dans le monde. 
Une bonne partie du monde a donc été surprise par la surprise des Européens de voir que la guerre pouvait encore éclater. Elle n’est ni obsolète ni exotique ; ce n’est pas la guerre des autres, c’est aussi votre guerre, c’est aussi la guerre au cœur même de l’Europe. Le conflit balkanique, qui a ensanglanté toutes les années 1990, a été perçu comme strictement périphérique à l’Europe alors qu’en réalité, c’était déjà une guerre à l’intérieur du continent. C’est là où la Première Guerre mondiale avait commencé d’ailleurs.
Après la fin de la guerre froide, certains avaient aussi eu beau jeu d’annoncer la fin des territoires. Là encore, la guerre d’Ukraine est aussi une guerre sur un territoire, pour un territoire. Si la guerre de Taïwan éclatait demain, elle serait une guerre pour un territoire. Le dernier livre de Samuel Huntington, Who are we ? annonce une guerre sur le territoire des États du Sud des États-Unis par une volonté revancharde des catholiques latinos qui voudraient reprendre les États qu’ils avaient perdus… Le territoire n’a pas disparu : il reste un enjeu capital et c’est la deuxième leçon que l’on peut tirer de cette guerre.

Qu’est-ce qu’elle nous dit des ambitions de ces puissances qui font les guerres  ?

L’Ukraine montre également, et c’est la troisième leçon importante, qu’il y a en effet un véritable débat sur la manière de qualifier les grandes puissances. Poutine tente, de manière pathétique, de démontrer au monde que la Russie reste une puissance. Edward Luttwak  avait défini une grande puissance par deux choses : premièrement, la possibilité qu’elle a de faire la guerre sans avoir besoin d’alliés — et la Russie pour le moment n’a pas d’allié sur le terrain. Deuxièmement, la possibilité pour la puissance de faire une guerre pour une raison qui ne lui est pas vitale. La guerre qui est en cours en Ukraine est vitale pour l’Ukraine, elle ne l’est pas pour les Russes. Poutine est en train de tenter de montrer à travers l’Ukraine que la Russie est encore une grande puissance. Pourquoi tenter de prouver cela ? Il avait déjà essayé de le faire en insistant sur la tenue d’un sommet bilatéral entre lui et Biden après qu’il eut été élu, qui avait eu lieu à Genève, mais cela n’avait pas calmé ses ardeurs. 
En réalité, ce que Poutine cherche — et ce que les grandes puissances cherchent dans le système international — c’est généralement un processus de polarisation. La polarisation sert l’intérêt des grandes puissances. Or le processus de globalisation auquel on a assisté pendant quatre décennies a cassé la logique de polarisation de manière assez brutale.

De quelle façon ?

Il existait une division entre deux thèses : la première selon laquelle il n’y avait pas de polarisation parce que le monde était unipolaire, qu’il n’existait qu’une seule grande puissance qui avait les moyens de projeter des forces et de gagner des guerres très loin de frontières, les États-Unis d’Amérique ou une deuxième qui prônait l’existence d’un système apolaire. On est en train d’assister à une tentative de la part de Poutine assez difficile, pathétique et jusqu’ici non réussie, de repolariser le système international. Les États-Unis ne sont pas contre cette idée de polarisation. Biden a tenté en décembre dernier de donner un contenu idéologique à cette guerre, en disant qu’il s’agissait de la ligue des démocraties contre la ligue des dictatures — ou des quasi-dictatures. Cela rappelle un peu la polarisation des années 1930, celle des puissances de l’axe d’un côté et des démocraties de l’autre. Cela n’a pas marché parce qu’il y a des quasi-démocraties comme l’Afrique du Sud ou l’Inde qui sont restées relativement sur leurs réserves. C’est pourquoi si vous regardez de près le vote à l’Assemblée générale des Nations Unies, il y a eu beaucoup de réticences à voter avec l’Occident sur les décisions de principes. En revanche, le vote est vite remonté à 143 quand il a fallu délégitimer l’annexion du Donbass par la Russie. Et il n’a pas fallu beaucoup d’efforts pour la diplomatie occidentale pour obtenir ce résultat. 
Si les grandes puissances aspirent à la polarisation, les autres pays n’en veulent pas. La globalisation a permis le développement non pas du non-alignement, mais de l’opportunisme comme principe de politique étrangère. L’Inde, l’Afrique du Sud, le Nigéria, les pays du Golfe ont une politique qui, sur le domaine pétrolier, veut continuer à se concerter avec les russes. Ces pays veulent continuer — quand ils en ont les moyens — à acheter des armes en Occident. Ils peuvent aider à limiter l’immigration comme ne pas le faire. La Turquie d’Erdoğan est le type même de la politique opportuniste, mais ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. L’opportunisme est devenu un choix stratégique permis par la globalisation. Il existait un malentendu qui n’a été effacé ou nuancé qu’au moment du vote sur l’annexion du Donbass où chaque pays a pensé à sa province, à son propre Donbass qui risquerait d’être occupé par un pays voisin. C’est pourquoi tous ces pays ont voté en faveur de l’intégrité territoriale.
La globalisation a permis le développement non pas du non-alignement, mais de l’opportunisme comme principe de politique étrangère. L’opportunisme est devenu un choix stratégique permis par la globalisation.
Ghassan Salamé
Enfin, Poutine nous impose aujourd’hui aussi la question du nucléaire, qui est banalisée depuis le début de ce conflit. On a enseigné depuis quarante ou cinquante ans que le recours au nucléaire ne se ferait pas en temps de paix ; il ne se ferait qu’à l’occasion d’une guerre conventionnelle où la partie la plus forte se trouverait en difficulté et pourrait être amenée à utiliser le nucléaire.  L’Ukraine aurait pu disposer de l’arme nucléaire. Or une puissance nucléaire n’aurait pas pu être envahie. C’est la leçon que les Iraniens ont tirée du cas irakien et que beaucoup de pays tirent de l’affaire ukrainienne. Il faut s’y attendre : les lendemains seront extrêmement difficiles pour  le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Une fois la guerre terminée, la question de la prolifération va revenir au cœur de nos préoccupations.

Dans ce contexte de recomposition globale, les sanctions prises contre la Russie ont été un élément de conflagration décisif et, là encore, polarisant. Agathe Demarais, quels effets ont-elles eu hors de l’Europe et de l’Amérique du Nord, notamment concernant la relation entre la Chine et la Russie ?

Agathe Demarais

Agathe Demarais est économiste, elle dirige les prévisions mondiales au sein de l’Economist Intelligence Unit (EIU), le centre de recherche indépendant de The Economist.
On parle souvent des pays non occidentaux comme s’ils étaient un bloc uni mais je ne suis pas certaine qu’ils le soient exactement. Peu après le début du conflit, The Economist avait publié une carte du monde qui montrait que deux tiers de la population mondiale vivait dans des pays qui étaient neutres ou qui soutenaient la Russie. La Russie a donc des réserves de soutien, notamment dans les pays en développement. L’alignement pro-russe de la Chine et la question indienne gonflent ces statistiques mais cela révèle également une forte influence russe en Afrique avec beaucoup d’opérations de désinformation de propagande. Cette propagande utilise les sanctions comme bouc-émissaire de tous les problèmes que l’Afrique rencontre. 
Il y a également la question de la fragmentation géopolitique, avec trois blocs qui émergent : un premier bloc occidental mené par les États-Unis — même si c’est assez désagréable pour nous Européens —, un deuxième bloc mené par la Chine dans un contexte d’affrontement direct entre les États-Unis et la Chine et un troisième bloc surtout composé de pays émergents. La question est de savoir avec quels pays ils vont s’aligner. Il  faut aussi se demander si l’Union européenne parviendra à une certaine autonomie, notamment dans le domaine financier, pour faire émerger un autre bloc indépendant.
On assiste également à une fragmentation croissante dans les domaines économiques et financiers, en lien avec les sanctions. Il existe une fragmentation économique dans les matières premières parce que le prix à l’export du pétrole russe a été plafonné par le G7 et de l’Union européenne.
On a donc plusieurs marchés du pétrole qui se font concurrence aujourd’hui : un premier marché pour le pétrole russe, un second pour le pétrole des autres pays. On retrouve également un découplage des chaînes d’approvisionnement avec la production par la Russie d’énergie, certes, mais également de matières premières comme l’or, les céréales, les engrais et les métaux. Du fait de ce phénomène de découplage des pays occidentaux, la Russie cherche à se « re-coupler » avec des pays émergents. Plus directement lié aux sanctions, on voit l’émergence d’un certain nombre de mécanismes financiers non-occidentaux. Actuellement, les sanctions financières reposent sur l’hégémonie du dollar et des mécanismes financiers occidentaux, parce qu’il n’y a pas vraiment d’alternative. La Chine, la Russie, l’Iran, le Venezuela, un certain nombre de pays qui n’ont pas de très bonnes relations avec les pays occidentaux, développent des mécanismes financiers, non pas pour contourner les sanctions, mais pour s’en vacciner. C’est une stratégie véritablement préventive. Ces mécanismes de prévention sont la dédollarisation, les alternatives à SWIFT (la coopérative belge qui connecte toutes les banques entre elles), le CIPS — son pendant chinois — et également le recours aux monnaies digitales émises par les banques centrales. À long terme, les sanctions financières occidentales risquent donc de devenir inefficaces et cela poserait évidemment un problème majeur pour les diplomaties occidentales.
À long terme, les sanctions financières occidentales risquent de devenir inefficaces et cela poserait évidemment un problème majeur pour les diplomaties occidentales.
Agathe Demarais
La Russie utilise les sanctions comme nouvelle arme de propagande ; la machine russe de propagande tourne à plein régime. Dans les pays émergents, Moscou accuse les sanctions de tous les maux : elles menaceraient leur sécurité alimentaire et énergétique et auraient tous les méfaits possibles. En parallèle, la Russie clame que les sanctions ne marchent pas contre sa propre économie. L’idée est de surfer sur le ressentiment à l’égard des anciennes puissances coloniales, notamment en Afrique — et ce n’est pas un phénomène nouveau. Les sanctions sont une brique supplémentaire dans l’édifice construit par la Russie pendant la pandémie de Covid, durant laquelle elle menait des campagnes de désinformation en prétendant que les Occidentaux gardaient tous les vaccins pour eux — alors que la Chine fait la même chose — pour ensuite leur vendre leur propre vaccin et faire de la diplomatie vaccinale. Il s’agit alors de discréditer, d’intimider voire d’attaquer les personnes qui disent que les sanctions fonctionnent.
Comment lutter contre cette nouvelle arme de propagande qui s’attaque aux sanctions ? C’est un enjeu majeur, difficile, pour les diplomaties occidentales. Les pays en développement représentent un bloc non uni mais courtisé par la Russie, par la Chine, et, on l’espère, par les pays occidentaux. Il y a des initiatives américaines, par exemple en République centrafricaine, pour éliminer la présence du groupe Wagner russe de paramilitaires en échange d’aide à la formation d’une armée propre à la Centrafrique, sans effets pour l’instant.

La guerre a-t-elle favorisé la consolidation d’un « bloc russo-chinois » ?

Il est facile de dire que la Russie pivote vers la Chine et qu’elle soutient la Russie mais ce n’est pas vraiment la réalité. Si on regarde les données dont on dispose, la Russie pivote vers la Chine parce qu’il s’agit de son unique option, mais la Chine, elle, ne pivote pas vers la Russie. C’est un lieu commun de dire qu’il y a un pivot russo-chinois. Quand on regarde les statistiques des douanes chinoises, on constate que les exportations chinoises vers la Russie n’ont pas beaucoup augmenté l’an dernier. C’est important puisque les sanctions en 2022 ont notamment frappé la capacité de la Russie à importer des composants de haute technologie, des composants pour les avions, les voitures et les semi-conducteurs évidemment. Pour la Russie, trouver des fournisseurs alternatifs est une priorité ; elle se tourne évidemment vers la Chine mais on voit que les entreprises chinoises ne semblent pas pressées d’aller sur le marché russe.
La hausse des exportations chinoises vers la Russie s’élève à 13 %, cela peut paraître beaucoup mais c’est dans la moyenne de la hausse des exportations chinoises vers ses principaux partenaires commerciaux. La Russie n’absorbe que 2 % des exportations chinoises, ce sont des ordres de grandeurs très faibles. Les exportations de la Chine vers la Russie sont comparables à celles qu’elle mène vers la Thaïlande qui est une économie quatre fois plus petite que la Russie. Pourquoi ? La peur des sanctions secondaires américaines ? Pour l’instant, il n’y en a pas contre la Russie, à l’exception du secteur militaire. La récession sur le marché russe ? Le manque de protection des droits de la propriété intellectuelle en Russie ? La question sera de savoir ce qui va se passer en 2023. Est-ce qu’il y aura des investissements également chinois en Russie ? Pour l’instant, cela ne semble pas être le cas, du moins, pas de façon massive, mais il sera intéressant d’étudier ces questions à l’avenir.

Une tendance se dégage : cette guerre affecte aussi celles et ceux qui n’y sont pas directement impliqués. Souleymane Bachir Diagne, vous qui travaillez sur le décentrement, quels concepts peuvent nous être utiles pour interroger nos perceptions de cette guerre, à la fois proche et lointaine ?

Souleymane Bachir Diagne

Souleymane Bachir Diagne est un philosophe sénégalais, professeur à l’université de Columbia à New York.
Je vais entrer dans cette question par un point qui a été souligné précédemment : le nombre de pays qui ont été contre l’annexion a été très important. Les pays africains s’y opposaient. En revanche, l’abstention a été très suivie sur le continent africain lorsqu’il a fallu juger le fond du conflit. Les principes sur lesquels l’Union africaine s’est constituée insistent sur une hostilité totale à l’idée d’annexion et reposent sur l’intangibilité des frontières. Au moment de la décolonisation, les frontières africaines ont été perçues comme absurdes, elles ont détruit des cohérences économiques et culturelles du passé. Mais dès qu’on les remettait en question, c’était la guerre de tous contre tous sur le continent africain. Opter pour l’intangibilité des frontières a été l’une des mesures les plus sages. Ce fut une une relative réussite, à part pour trois cas — le Biafra, l’Ethiopie et l’Erythrée, et, plus tard, le Soudan. Étant donné que les Africains ont constitué leur propre union sur ce principe là, pourquoi voter comme un seul homme  contre une guerre qui présente visiblement un agresseur, un agressé et des frontières violées ? 
Il faudrait éviter de penser qu’au fond les Africains seraient toujours manipulés par les uns ou par les autres. Je préfère partir du principe qu’ils savent ce qu’ils font. Au premier anniversaire de la guerre, la notion de non alignement — cet anachronisme — a été répétée lorsque l’actuel Président de l’Union africaine a fait la passation de service avec son successeur. Il a  répété « nous ne nous alignerons pas ». Pourquoi ? Quelle a été la première réaction de l’Union africaine contre la guerre en Ukraine ? Elle a contesté le tri des réfugiés où les Africains ont été écartés. Derrière ce phénomène se profilait l’idée qu’il y a réfugié et réfugié. Dans le reste du monde, il est banal de considérer que les réfugiés sont obligés de s’en remettre à la solidarité des autres. L’Europe ne connaissait plus les réfugiés en déshérence dont parlait Hannah Arendt après la Seconde Guerre mondiale. Les réseaux sociaux se sont émus de cela. Par conséquent, il était difficile pour les chefs d’État africains d’aller contre cette opinion publique.
L’autre aspect à considérer est que la Russie a bénéficié de l’aura anti-impérialiste de l’URSS. Il ne faut pas oublier que l’Afrique du Sud, un des géants de l’Afrique, a soutenu la Russie. Elle s’est souvenue que l’ANC était soutenue par l’URSS à un moment où l’Occident manifestait une grande mansuétude vis-à-vis de l’apartheid en Afrique du Sud. Les campagnes de boycott ne marchaient pas très bien. Il y a une mémoire de ce passé, qui a réussi à concaténer des éléments anachroniques. La Russie n’est pas l’URSS mais l’Afrique du Sud s’est rangée du côté de la Russie à cause de cela. Les autres pays qui sont engagés dans cet anachronisme du non-alignement l’ont fait par facilité. Il s’agissait pour eux de garder une certaine capacité de négociation de leurs intérêts.
Récemment, le président Zelensky a émis l’hypothèse d’entrer en contact avec l’Union africaine. Il voulait faire en sorte d’avoir une diplomatie ukrainienne active en Afrique. Je crois que c’est une direction importante dans laquelle il faut aller.
Souleymane Bachir Diagne
Le deuxième grand moment d’intervention pour l’Union africaine a été lorsqu’elle a envoyé son Président, Macky Sall, en Russie pour rencontrer Poutine. On en connaît la raison profonde : il fallait parler céréales et semences. Ce qui était en jeu était la famine possible en Afrique. C’est à ce moment-là que beaucoup d’Africains, moi y compris, se sont rendus compte d’à quel point l’Afrique était dépendante de l’Ukraine et de la Russie pour des denrées aussi vitales que l’approvisionnement en céréales et en semences. À la suite de cette rencontre, Sall a pu déclencher le processus — dans lequel la Turquie est intervenue — pour assurer le transfert des céréales. Il a répété que Poutine avait tenu parole en la matière. Il ne faut pas se voiler la face : il y a une machine très active sur les réseaux sociaux qui poussent les pays africains à prendre ces positions. Récemment, le président Zelensky a émis l’hypothèse d’entrer en contact avec l’Union africaine. Il voulait faire en sorte d’avoir une diplomatie ukrainienne active en Afrique. Je crois que c’est une direction importante dans laquelle il faut aller : le temps où l’on pouvait compter sur le vote des pays africains en leur demandant de suivre dans une certaine direction est révolu. La démarche du Président Zelensky en faveur de l’intangibilité des frontières est un discours qui peut être tenu. Je souhaite que, dans cette deuxième année de guerre dans laquelle nous entrons malheureusement, les choses aillent dans cette direction.
 
 

Marie Dumoulin, en tant que spécialiste de l’Asie centrale, pourriez-vous nous aider à compléter ce tableau des perceptions du conflit dans cette région du monde ?

Marie Dumoulin

Marie Dumoulin, ancienne diplomate, dirige actuellement le programme Wider Europe à l’European Council of Foreign Relations.
Quand on lit les choses sur l’Asie centrale, on a effectivement le sentiment que la Russie perd de l’influence dans cette région. Mais je voudrais aussi parler du Caucase du Sud et je m’excuse par avance de devoir le faire de manière extrêmement superficielle : ces deux régions sont très hétérogènes et pourtant je vais en parler dans un seul panier parce qu’il y a aussi des tendances similaires. On a le sentiment dans ces régions que la Russie est en train de perdre du terrain alors même que l’année 2022 a vu plutôt une intensification des relations de la Russie, au moins avec les pays d’Asie centrale. Sur le plan politique, Poutine s’est rendu dans l’ensemble des pays d’Asie centrale l’année dernière — c’était seulement la troisième fois depuis son arrivée au pouvoir en 2000 qu’il le faisait (en 2000, puis 2002 et donc en 2022).  
On a également assisté à une intensification des relations économiques aussi bien sur le plan des investissements russes et des transferts financiers de la Russie vers les pays du Caucase et de l’Asie centrale, que des échanges commerciaux avec la Russie. Pour essayer de faire sens de ce paradoxe, il faut développer quatres idées principales. 
D’abord, le Caucase et l’Asie centrale sont très directement touchés par la guerre. Sur le plan économique, c’est évident : j’ai décrit les effets positifs liés à la hausse des exportations. Dans les semaines qui ont suivi le 24 février, les monnaies nationales ont perdu 20 à 30 % de leur valeur en très peu de temps. Il y a également la crainte pour certains de ces pays d’une diminution des transferts des populations immigrées en Russie. Or pour le Kurdistan ou le Tadjikistan, cela représente jusqu’au quart du PIB. Le Kazakhstan a perdu 1,5 point de croissance par rapport à ce qu’elle aurait pu être s’il n’y avait pas eu la guerre. Il y a également eu des tensions inflationnistes, notamment dans les pays qui ont accueilli une très forte émigration russe. C’est sans doute le deuxième élément important de l’impact de cette guerre :  des centaines de milliers de Russes ont quitté leur pays en mars d’abord, puis en septembre après la mobilisation. Ils sont partis en Géorgie, en Arménie, au Kirghizistan, au Kazakhstan. Il y a peu de chiffres, on ne sait pas combien sont restés. On a vu dans un premier temps un discours très accueillant des gouvernements soutenant que cette main-d’œuvre formée allait avoir un impact positif pour les économies. Ensuite, des opinions plus divisées sont apparues craignant à la fois l’augmentation du coût de la vie et le risque qu’il y ait, parmi ces populations, des porteurs d’un agenda impérialiste suscitant des tensions politiques localement. Assez rapidement, plusieurs pays de la région — tels que le Kazakhstan et la Géorgie — ont modifié les règles relatives au séjour des Russes pour essayer de juguler ceux qui resteraient sur place.
Les pays du Caucase et d’Asie centrale se sont efforcés au cours de cette année de  garder leur distance avec la guerre. On l’a vu dans les votes à l’Assemblée générale des Nations Unies — à l’exception de la Géorgie qui a elle-même des régions occupées sur son territoire. Tous les autres se sont soit abstenus, soit n’ont pas pris part au vote. Le message est de ne pas soutenir la Russie sans s’y opposer frontalement non plus. Dans les déclarations officielles, les pays d’Asie centrale s’en tiennent au principe de souveraineté l’intégrité territoriale et au respect du droit international pour les raisons qui ont été décrites s’agissant de l’Afrique. Les pays d’Asie centrale ont aussi appelé leurs ressortissants à ne pas se laisser enrôler dans les rangs de l’armée russe. Le succès fut mitigé car il y a eu des morts tadjikes et kirghizes qui avaient été recrutés dans les prisons russes ou parce qu’on leur avait fait miroiter un accès facilité à la citoyenneté. C’est plus compliqué pour l’Arménie et l’Azerbaïdjan parce qu’ils ont leur propre conflit. Au total, aucun pays de la région ne s’est aligné sur les sanctions européennes, pas même la Géorgie malgré son discours pro-européen. Tous ont indiqué ne pas souhaiter non plus être utilisés pour le contournement des sanctions. Là aussi le résultat est mitigé : les statistiques commerciales font en effet ressortir la mise en place probable de mécanismes de contournement des sanctions.
Les opinions sont divisées sur le conflit et il y a potentiellement des risques de déstabilisation pour certains de ces pays. En  Géorgie, on a vu des manifestations massives de soutien à l’Ukraine et en même temps une politique du gouvernement qui est beaucoup plus en retrait et qui consiste surtout à ne pas se confronter à la Russie. On a également assisté récemment à des déclarations de Sergei Lavrov saluant la prudence du gouvernement géorgien, ce qui signifie que les Russes ont bien perçu le message. Les sujets de politique intérieure sont très polarisés. On ne peut donc pas sous-estimer le potentiel de déstabilisation.
Au Kazakhstan, les sondages réalisés par des ONG locales en mars et en novembre montrent une évolution : aujourd’hui, 22 % de la population soutient l’Ukraine contre 10 % en mars ; 13 % soutiennent la Russie contre 39 % en mars. L’opinion s’est inversée sur le soutien aux uns et aux autres. 22 % des kazakhes considèrent que la Russie mène une guerre de conquête contre 18 % qui considèrent qu’elle se bat contre l’OTAN. Ils sont réceptifs au narratif russe. Ils étaient 36 % en mars. 15 % estiment qu’elle se bat contre des nazis alors qu’ils étaient 30 % en mars. Il y a donc une évolution majeure. Les facteurs les plus discriminants dans ces sondages sont l’âge : les sondés jeunes sont favorables à l’Ukraine tandis que les vieux sont plus proches des positions russes. Il s’agit d’une traduction de l’héritage de la socialisation soviétique. Au Kazakhstan, il y a eu des initiatives de solidarité avec l’Ukraine et puis des manifestations qui ont été autorisées. C’est clairement un signal donné par le gouvernement à la Russie de soutien à l’Ukraine. Dans ce pays, la guerre agit comme le catalyseur d’un débat sur l’identité nationale dans des catégories de population qui étaient très largement russifiées. Les classes moyennes urbaines s’interrogent sur ce qu’est l’identité kazakhe et reprennent à leur compte des catégories d’analyses postcoloniales qui n’existaient pas dans cette région auparavant. C’est un processus de construction identitaire complètement nouveau, qui risque de se développer et d’avoir des effets intéressants.
Les sondés jeunes sont favorables à l’Ukraine tandis que les vieux sont plus proches des positions russes. Il s’agit d’une traduction de l’héritage de la socialisation soviétique.
Marie Dumoulin
Plutôt qu’un recul de l’influence russe, on assiste à une politique plus assumée, plus visible, de diversification des options de politique étrangère, donc un plus grand opportunisme on le disait auparavant. Les pays de la région se tournent vers différents partenaires pour diversifier les options leur permettant de se désenclaver en termes de transport et d’exportation. 
La Russie n’est plus non plus perçue comme l’arbitre des conflits régionaux — sans doute davantage parce qu’elle ne joue pas ce rôle que parce qu’elle n’en a plus la capacité. En réalité, elle ne souhaite pas s’aliéner dans la région. Elle veut conserver les soutiens comme dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan : la Russie cherche à ménager l’Azerbaïdjan qui pourrait sinon facilement se tourner vers la Turquie et d’autres. Or l’Arménie est son allié traditionnel, qui est membre d’alliances autour de la Russie. Ne pas soutenir la Russie, c’est très directement remettre en cause la crédibilité de ces alliances ; c’est pourtant ce qu’elle a fait. L’Arménie prend aussi ses distances parce qu’elle ne s’estime pas assez soutenue. On assiste moins à un recul de l’influence russe en Asie centrale et dans le Caucase qu’à une plus grande assertivité de ces pays dans la poursuite de leurs intérêts nationaux — y compris, le cas échéant, par des moyens militaires et pour remettre en cause les frontières évitées par l’Union soviétique (c’est le cas entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et entre le Tadjikistan et le Kazakhstan). Il n’en reste pas moins que la Russie demeure un acteur central avec lequel ces pays ont essayé de tirer le maximum de bénéfices. 
Le modèle russe présente aussi des attraits pour des élites à la fois autoritaires et kleptocratiques qui sont beaucoup moins inspirées par le modèle ukrainien, même si les sociétés, elles, le sont plus. La logique des processus de constructions nationales qui a eu depuis 1991 et même avant perdure. Ce phénomène est sans doute accéléré par la guerre en Ukraine, mais c’est aussi notre perception de cet espace qui change. Si on avait davantage pris en compte les spécificités de ces sociétés, on serait peut-être moins surpris par ce qu’on perçoit aujourd’hui comme des paradoxes qui sont en réalité des trajectoires qui étaient en place plusieurs années.
© Edward Jenner

Après une année de bouleversements, cette dynamique est-elle amenée à s’accélérer ou à ralentir ? La guerre en Ukraine continuera-t-elle, dans sa deuxième année, à structurer le reste du monde ?

Ghassan Salamé

En réalité, l’issue de ce conflit intéresse beaucoup de personnes et pas uniquement les Ukrainiens et les Russes. Prenons comme premier scénario la défaite de la Russie. Cela voudrait dire un isolement de l’Iran et, contrairement à ce qu’on pense généralement, un revers pour la Chine. Il y aurait aussi une réaffirmation de la puissance de projection et d’influence des États-Unis d’Amérique avec un système international qui redeviendrait momentanément unipolaire. Si on prend le scénario inverse, une victoire de l’Ukraine, cela dérangerait les pays qui se sont alliés avec la Russie pour le marché pétrolier et la fourniture d’armes. L’Inde a certainement baissé ses commandes d’armes russes mais continue d’être alimenté à 65 % d’armements russes. Il en va de même pour la Chine. Les scénarios extrêmes des deux côtés ont des effets sur le système international qui sont capitaux.
La question qui se pose est donc sans doute la suivante : et s’il y avait un scénario intermédiaire ? S’il y avait un scénario de gel du conflit, une solution insatisfaisante pour l’un comme pour l’autre, mais qui mettrait fin à une confrontation générale ? Une des leçons les plus inquiétantes à tirer du conflit concerne le nucléaire. Une vingtaine de pays de seuil se trouveraient gênés, pas uniquement en Europe mais aussi en Asie. Le Japon, pris entre la Russie, la Chine, la Corée du Nord, a tout à fait les moyens de se doter de l’arme nucléaire. Si la garantie américaine faite à l’Ukraine n’est pas respectée parce que le conflit se termine par une défaite ou par la perte du Donbass, le Japon tirera une conclusion qui est évidente. C’est pourquoi l’issue de ce conflit va au-delà des autres conflits auxquels on a participé. Si l’issue est plus radicale, dans un sens ou dans un autre, cela va créer un système international tout à fait nouveau dont on ne reconnaît pas vraiment les traits.

Agathe Demarais 

Pour répondre, je reviendrai à l’idée de fragmentation : la guerre en Ukraine est un accélérateur de tendances préexistantes. C’est la conjonction de la guerre en Ukraine et de la pandémie de coronavirus qui a vraiment accéléré  la fragmentation. Il y a évidemment une fragmentation géopolitique et la faillite du multilatéralisme, puisque l’ONU n’est malheureusement pas un acteur majeur de la question ukrainienne aujourd’hui — de même que l’OMS n’a pas été un acteur majeur dans la question du coronavirus. Un certain nombre de pays ont pris des décisions unilatérales, de façon indépendante. L’opportunisme de certains pays ressort très fortement avec une volonté d’autonomie qui est aussi consécutive à la pandémie de coronavirus. Il s’agit d’un chacun pour soi à nouveau pour se sortir au mieux d’une situation difficile, compte tenu des effets économiques très négatifs de la guerre. Outre l’enjeu lié à l’efficacité des sanctions, la fragmentation financière concerne également le domaine de la défense de la sécurité. Traquer les flux financiers des groupes terroristes et ceux impliqués dans la prolifération nucléaire permet de contrecarrer leurs projets. Si ces groupes illicites ont accès à des mécanismes financiers alternatifs non occidentaux, sur lesquels les occidentaux n’ont pas de prise, l’impact en termes de sécurité pourrait être inquiétant. 
Les sanctions occidentales contre la Russie sont appelées à rester en place pendant longtemps. Il y aura donc un découplage occidental de la Russie puisque les entreprises ont trouvé d’autres sources d’approvisionnement en matières premières. Petit à petit, elles vont se réorienter pour ne pas avoir recours aux entreprises russes. La Russie ne sera plus jamais le principal fournisseur d’énergie pour l’Europe. Enfin, la question des nouvelles routes du pétrole revient à observer comment la Russie échappe aux sanctions pour en exporter. La Russie a créé une flotte de navires totalement autonome, totalement russe, pour échapper aux sanctions mais également aux mécanismes d’assurance des entreprises du secteur énergétique russe.

Souleymane Bachir Diagne

La réorientation, de l’énergie en particulier, va avoir une importance économique pour l’Afrique. Ne l’oublions pas. On  a vu les conséquences pour l’Algérie, pour le Sénégal qui a fait l’objet de démarches européennes concernant son gaz. Il faut rappeler que la Russie est présente dans le Sahel et en Centrafrique. Une défaite de la Russie signifierait une victoire pour le complotisme et la propagande qui ont cours en Afrique — qui sont certes absurdes mais qui fonctionnent très bien. C’est une perspective à envisager à court terme si la guerre continue.

Marie Dumoulin

Dans la région qui m’occupe, on observe trois tendances de fond : d’abord la manière dont la guerre en Ukraine va ou non impacter les dynamiques conflictuelles locales, à la fois en termes de polarisation de politique intérieure et dans les conflits existants dans la région. Le deuxième élément fondamental concerne le développement sur le terrain militaire : si la Russie connaît des revers militaires, son image de grande puissance dans la région risque de se tenir encore plus qu’elle ne le fait déjà. Le troisième élément, c’est la politique que la Russie aura vis-à-vis de ces pays et sa capacité à reprendre du terrain en leur offrant des bénéfices supérieurs à ceux que ces pays pourraient retirer de liens avec d’autres d’autres pays.

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