À moins de 20 jours de la Coupe du monde 2026 organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, Malick Diouf, spécialiste de l’économie du sport et organisateur du Dakar Sports Summit, analyse les défis logistiques, marketing et événementiels qui attendent le Sénégal. Entre mobilisation de la diaspora, professionnalisation du sport business et ambitions internationales du Dakar Sports Summit, il dévoile sa vision d’un football sénégalais plus structuré et plus influent sur la scène mondiale.
Les Echos : Pape Thiaw a dévoilé sa liste dans un contexte particulier, avec déjà les défis liés aux visas, aux déplacements et à la logistique pour le Mondial 2026. Selon vous, quelles doivent être les priorités de la Fédération dès maintenant ?
Malick Diouf: Pour être tout à fait honnête, la préparation purement sportive de l’équipe est ce qui m’inquiète le moins. Le Sénégal sait voyager maintenant. On a accumulé une solide expérience des grands rendez-vous internationaux ces dernières années, et je sais que les experts de la Fédération gèrent déjà très bien cet aspect. En revanche, là où la Fédération doit mettre le paquet dès maintenant, c'est sur trois chantiers logistiques et administratifs bien précis. D'abord, il faut une anticipation administrative ultra stricte. Obtenir des visas pour les États-Unis, le Canada ou le Mexique, c'est un vrai parcours du combattant avec des délais interminables. La FSF doit activer une cellule dédiée, en lien direct avec les ambassades, pour valider non seulement les 26 Lions et le staff, mais aussi une liste très large : les intendants, les kinés, les officiels, sans oublier les partenaires et les sponsors. Aucun retard ne sera pardonné. Ensuite, il y a le casse-tête des transports et du camp de base. On parle d'un Mondial XXL sur un continent. Les distances entre les villes hôtes sont gigantesques. Sécuriser des vols privés et dénicher un camp de base stratégique sera capital pour éviter que les joueurs passent leur temps dans les avions et s'épuisent.
Enfin, il faudra un plan médical et athlétique aux petits oignons. Entre les chocs thermiques d'une ville à l'autre et les décalages horaires, il va falloir piloter la récupération de manière quasi scientifique : gestion du sommeil, nutrition, micro-cycles d'entraînement. Mais encore une fois, sur ce dernier point, je fais totalement confiance au staff médical de la Tanière.
Beaucoup de supporters basés au Sénégal ne pourront pas effectuer le déplacement vers l’Amérique du Nord. Comment mieux mobiliser la diaspora ?
Le voyage va être compliqué pour beaucoup de monde au pays. Du coup, notre diaspora devient d’office le vrai douzième homme des Lions sur place. Pour retrouver la folie de la dernière CAN, la FSF doit bosser sur trois points. Déjà, il faut cartographier et connecter les forces vives locales. On a des communautés sénégalaises hyper chaudes à New York, Montréal, Chicago ou au Texas. Il faut officialiser des relais avec le 12e Gaïndé là-bas. Ensuite, on doit créer des Fan Zones régionales. Si les gens ne peuvent pas être au stade, le stade doit venir à eux. On imagine des «Villages Sénégal» avec notre thiébou diène, des concerts et des écrans géants au cœur des grandes villes américaines et canadiennes. C'est aussi le moment parfait pour nos ambassades de faire de la diplomatie culturelle et de vendre la destination Sénégal.
Enfin, il faut simplifier la billetterie. La FSF doit sécuriser des quotas de places pour les Sénégalais de l’extérieur afin qu’on colore les tribunes en vert-jaune-rouge.
Le Sénégal est-il suffisamment préparé sur les plans organisationnel, marketing et événementiel ?
Nos deux dernières Coupes du monde nous donnent une super base sur le plan purement organisationnel. Mais attention, le Mondial à 48 équipes, c'est un autre monde. Notre football a encore trop tendance à fonctionner comme une administration, de manière parfois rigide. Un tournoi géant sur trois pays demande une agilité commerciale et un marketing digital hyper réactif. Le point positif, c'est qu'on arrive avec un boost historique. En cette année 2026, aucune équipe n’a fait autant de bruit que le Sénégal. Notre sacre continental et tout le buzz qui a suivi nous ont mis sous les projecteurs du monde entier. Cette exposition nous ouvre les portes du marché africain et international. Aujourd’hui, l’enjeu est d’arrêter de jouer les simples invités. On doit devenir des exportateurs d’une marque forte. Une grosse performance au Mondial consoliderait tout ce qu’on a bâti.
Pour ça, il faut avancer sur trois axes : le merchandising, le sport-tourisme et le contenu digital premium. C’est frustrant de voir à quel point trouver un maillot officiel des Lions reste compliqué à l’étranger. Il faut des accords de distribution internationaux. Chaque match des Lions doit aussi devenir une opportunité pour organiser des forums économiques et des showcases culturels. Enfin, la ferveur sénégalaise fascine. On doit produire davantage de contenus immersifs pour séduire les marques globales.
Êtes-vous optimiste quant à la capacité du Sénégal à faire du Mondial 2026 une vitrine sportive, culturelle et économique ?
Oui, clairement. Le Sénégal possède des marques extrêmement fortes comme les Lions de la Téranga ou “Senegal Rek”. Ça dépasse largement le football. Notre défi sera de transformer cette énergie en tendances mondiales sur les réseaux sociaux, en mettant en avant nos créateurs de contenus et notre culture. Les Lions incarnent notre résilience, notre talent et notre identité à l’international. Si la FSF, l’État, le privé et le monde de l’événementiel avancent ensemble d’ici le coup d’envoi, alors ce Mondial 2026 peut devenir une vitrine exceptionnelle pour la diplomatie économique et culturelle du Sénégal.
Dans ce cas, le Sénégal doit-il davantage collaborer avec des agences spécialisées ?
Clairement, et il faut arrêter d’hésiter. Le sport business au haut niveau, c'est un métier de spécialistes. Si on veut que la FSF performe, il faut la décharger des galères logistiques, des activations marketing et de la gestion des sponsors pour qu’elle se concentre à 100 % sur le sportif. On doit dépasser le modèle du bénévolat ou des commissions internes improvisées. Il faut basculer vers une externalisation professionnelle comme le font les grandes nations.
Le premier enjeu, c’est la fin de l’improvisation logistique. Gérer les vols, les hôtels et la récupération sur un continent aussi immense demande des experts. Le deuxième axe, c’est d’offrir un vrai retour sur investissement aux sponsors. Enfin, il y a la gestion des supporters nomades : encadrer des milliers de fans à travers trois pays et gérer la billetterie FIFA en temps réel, ça ne s’improvise pas.
Vous organisez en octobre la troisième édition du Dakar Sports Summit. Quelles seront les grandes nouveautés ?
Pour cette troisième édition, on a décidé de marquer le coup avec un choix fort : s’installer en plein cœur de Dakar, à l’UCAD. Pour moi, l’université symbolise la jeunesse, la formation et le capital humain. Cette année, on a repensé l’événement autour de deux grands temps forts. D’abord, la Semaine des Métiers du Sport, du 22 au 26 octobre sur le campus. Ce sera un espace entièrement dédié à l’emploi et à l’innovation. On prévoit des sessions de job dating, un hackathon Sport-Tech, des rencontres universitaires et des immersions dans les métiers du sport. Ensuite, les 27 et 28 octobre, place au Sommet DK.SS à l’Amphi UCAD II et sur la Corniche Ouest. On réunira des décideurs, investisseurs, experts et dirigeants autour de 15 piliers de l’économie du sport : gouvernance, sponsoring, digitalisation, financement, structuration des clubs ou encore modèle des Navétanes.
Peut-on s’attendre à une ouverture encore plus internationale cette année ?
Ah mais carrément. Le sommet change de dimension et devient un véritable carrefour pré-olympique en Afrique. Avec les Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar qui approchent, tout le monde a les yeux rivés sur nous. On mise sur une présence massive d’experts internationaux, de dirigeants du sport business et de grandes figures sportives. Je ne peux pas encore dévoiler les noms, mais le casting sera très relevé.
Cette reconnaissance internationale fait partie de notre ADN. Dès la première édition, le sommet a été très bien accueilli à l’étranger. Grâce aux réseaux internationaux de Prim’s, comme Sporsora ou la Francophonie Sportive, on connecte directement notre écosystème local aux investisseurs et aux grandes marques mondiales.













