Le créateur de contenu Papa Saliou Ciss, plus connu sous le pseudonyme de Keylor, a été reconnu coupable des faits qui lui étaient reprochés par le tribunal des flagrants délits de Dakar. Poursuivi notamment pour collecte illicite de données personnelles, atteinte à la vie privée et incitation à la haine raciale, il a écopé de 6 mois de prison, dont 15 jours ferme, hier mercredi 4 novembre 2026. Le tribunal a toutefois débouté la Fédération nationale des boutiquiers pour la modernisation (Fnbm) de l'ensemble de ses demandes de dommages et intérêts.
Placé sous mandat de dépôt depuis le 23 octobre dernier, Keylor avait été interpellé par la Sûreté urbaine de Dakar après une plainte déposée par la Fédération nationale des boutiquiers pour la modernisation (Fnbm). Cette procédure faisait suite à la publication de plusieurs vidéos sur TikTok dans lesquelles le prévenu dénonçait les pratiques de certains commerçants étrangers concernant la vente de produits locaux. Lors de la précédente audience, tenue le 28 octobre, Me Aboubacry Barro, avocat de la partie civile, avait sollicité la comparution du député Tahirou Sarr, président du Mouvement nationaliste sénégalais/Jël Liñu Mom. L'avocat estimait que le parlementaire était à l'origine de cette affaire. Toutefois, ce dernier ne s'est pas présenté devant le tribunal.
À l'origine du contentieux, une plainte déposée le 27 août 2026 par El Hadji Boubacar Ba, président de la Fnbm. Celui-ci affirme que son organisation regroupe plus de 35.500 commerçants, sénégalais comme étrangers. Il reproche à Keylor d'avoir réalisé et diffusé des vidéos dans différentes boutiques, accompagnées de propos qu'il considère comme diffamatoires et susceptibles de provoquer des tensions entre les communautés de commerçants.
De nouvelles vidéos…
Dès l'entame des débats, les avocats de la fédération ont tenté d'introduire de nouvelles vidéos dans le dossier. Une initiative contestée par les conseils du prévenu, Mes Takha Cissé et Moussa Diouf, qui ont estimé que ces éléments n'avaient pas été régulièrement versés à la procédure. Le tribunal a finalement décidé de ne pas les prendre en considération.
Papa Saliou Ciss conteste
À la barre, Papa Saliou Ciss, 30 ans, a contesté les accusations portées contre lui. Les vidéos au cœur de la procédure montrent notamment le créateur de contenu dénonçant l'absence de certaines marques d'eau minérale fabriquées au Sénégal, notamment Kirène, Séo et Casamançaise, dans plusieurs points de vente. Il s'interrogeait sur les raisons de cette indisponibilité, évoquant la possibilité d'un boycott de ces produits au profit de marques concurrentes. Il avait également abordé la question du sucre en morceaux de la Compagnie sucrière sénégalaise. Après la projection des séquences incriminées, le procureur a sollicité une suspension de l'audience. Toutefois, le tribunal a interrogé le prévenu sur l'autorisation des commerçants avant la réalisation des images. Keylor a répondu que les personnes concernées étaient informées de sa présence et savaient qu'elles étaient filmées. Le magistrat est également revenu sur l'emploi du terme "doxandem", utilisé par le prévenu pour désigner certains commerçants. Keylor a expliqué que cette expression renvoyait, selon lui, à une personne qui ne réside pas dans une région donnée. Une explication qui n'a toutefois pas convaincu le juge.
"Je n'ai pas ciblé les Peulhs du Fouta"
Concernant ses déclarations sur la présence présumée de matières fécales dans certains sachets d'eau, le créateur de contenu a affirmé s'être appuyé sur une étude attribuée à l'Université de Dakar. Il a soutenu que cette information avait été relayée par la presse. Face au procureur de la République, Keylor a expliqué que sa démarche consistait essentiellement à interpeller les autorités sur ce qu'il considère comme un manque de réglementation dans certains secteurs. Il a notamment évoqué les difficultés rencontrées par les Sénégalais pour accéder au logement. "Mon combat est de lutter pour les Sénégalais qui n'ont pas de logement. Car certains bailleurs ne louent les maisons qu'aux étrangers", a-t-il déclaré.
Revenant sur les vidéos réalisées dans les commerces, le prévenu a néanmoins reconnu qu'il aurait dû obtenir l'accord des boutiquiers avant de les filmer. Il a expliqué que son objectif était d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur la commercialisation des produits fabriqués localement et de défendre les intérêts des consommateurs. Il a tout de même apporté des précisions sur les conditions de réalisation des deux vidéos. Selon lui, les commerçants qui apparaissant dans la première séquence étaient conscients d'être filmés. Dans la seconde, il affirme avoir pris soin de masquer les visages pour éviter toute identification. "Je n'ai pas ciblé les Peulhs du Fouta", a-t-il insisté.
Entendu à son tour, le président de la Fnbm, Boubacar Ba, a estimé que les déclarations du prévenu portaient préjudice à l'image et à la réputation des commerçants étrangers.
Interrogé par Me Aboubacry Barro sur ses éventuelles affiliations politiques, Keylor a reconnu soutenir le député Tahirou Sarr. Cette déclaration a amené l'avocat de la partie civile à suggérer que le prévenu aurait agi sur instruction du parlementaire, connu pour ses prises de position contre la présence des étrangers au Sénégal. Interrogé par les avocats de la défense, Boubacar Ba a, de son côté, affirmé être "Sénégalais à 100%". Il a également indiqué que des ressortissants étrangers appartenaient à sa fédération, tout en précisant que certains hésiteraient à afficher publiquement leur appartenance à l'organisation. Le prévenu a ensuite soutenu que le président de la Fnbm nourrissait un différend personnel à son encontre. Pour étayer ses propos, il est revenu sur une précédente affaire concernant des boulangeries clandestines, dont la fermeture aurait été ordonnée par les services d'hygiène. D'après Keylor, il avait lancé une alerte sur ces établissements après leur fermeture. Boubacar Ba lui aurait alors adressé un message pour lui préciser qu'il représentait les boulangers. Par la suite, le président de la fédération lui aurait envoyé des vidéos montrant trois autres boulangeries, que le créateur de contenu avait ensuite publiées sur ses plateformes. Ces établissements auraient également fait l'objet de mesures de fermeture de la part des services d'hygiène.
Le procureur requiert 6 mois d'emprisonnement, dont 3 mois ferme
Dans leurs plaidoiries, Mes Aboubacry Barro et Abou Alassane Diallo, constitués pour la Fnbm ont considéré que les éléments du dossier permettaient de retenir la culpabilité du prévenu. Ils ont ainsi sollicité la condamnation de Keylor au paiement de 5 millions de Cfa en en guise de préjudice. Le représentant du procureur a requis 6 mois d'emprisonnement, dont 3 mois ferme. Face à ces réquisitions, les avocats de la défense, Mes Takha Cissé, Moussa Diouf et Cie, ont demandé la relaxe de leur client. De son côté, Me Cissé a notamment contesté la recevabilité de la constitution de partie civile de Boubacar Ba, qui se présente comme président de la Fédération des boutiquiers modernes du Sénégal. L'avocat a rappelé que si l'accès à la justice devait être facilité autant que possible, ce principe ne devait pas conduire à reconnaître une action populaire. D'ailleurs "voilà quelqu'un qui vient pour dire qu'il porte plainte pour des faits précis qui sont certes prévus par la loi, mais qui n'a donné, en quelque sorte, ni mandat ni procuration. De surcroît, j'attire votre attention sur la constitution de partie civile en pareil cas, surtout lorsqu'il s'agit d'infractions à caractère racial ou de xénophobie", a-t-il expliqué.
Au terme des débats, le mis en cause a été reconnu coupable puis condamné à 6 mois de prison, dont 15 jours ferme, et les parties civiles déboutées de leurs demandes en réparation.
Fatou D. DIONE













