Autrefois appelée la « graine dorée », du fait de son impact sur l’économie de traite et son incidence positive sur le tissu social, particulièrement en milieu rural, l’arachide est devenue une équation à plusieurs inconnues, pour ne pas dire un boulet de plomb au pied de l’Etat, de la Sonacos et des producteurs.
Mercredi 22 octobre, le Conseil interministériel a chiffré le besoin : « un peu plus de 200 milliards F Cfa » pour la campagne de commercialisation des produits agricoles. Le prix au producteur d'arachide est fixé à 305 F Cfa le kilo. Mais aucune ventilation de cette enveloppe n’est précisée.
C'est là que tout se joue. Les 200 milliards ne sont pas pour l'arachide seule. Le communiqué dit bien "produits agricoles" – riz, mil, maïs, niébé, arachide. Mais combien pour chaque filière ? Le ministère ne l'a pas dit. Et c'est exactement le même reproche fait au gouvernement en commission des finances sur la Lfr en discussion : des enveloppes globales sans justificatifs.
Prenons les chiffres officiels dont on dispose. La Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal (Sonacos), fleuron en décrépitude à 99,9% étatique, annonce un objectif de 250.000 tonnes à collecter. À 305 F Cfa le kilo, cela coûte 76,25 milliards d'achat neuf. S'y ajoutent 44 milliards d'arriérés dus aux opérateurs privés – ceux qui avancent l'argent sur le terrain et dont le Premier ministre Al Aminou Lo a lui-même dénoncé les « retards persistants ».
Total besoins Sonacos et arriérés : 120,25 milliards
Si les 44 milliards d'arriérés - dus sur les fournitures d’intrants pour la production - sont inclus dans les 200 milliards, cumulés avec les besoins de la Sonacos, cela fait 60,1% de l'enveloppe globale. Il reste donc 79,75 milliards pour le riz, le mil, le maïs, le niébé fourrager subventionné à 100% promis par l'Agenda Sénégal 2050. C'est cohérent, mais juste.
Si les 44 milliards ne sont pas inclus, alors la Sonacos prend 38% de l'enveloppe, mais les opérateurs ne sont pas payés. La collecte ne démarre pas. C'est le scénario des deux dernières campagnes.
Dans les deux cas, une question demeure : où est la ventilation par filière ? Sans elle, on ne peut pas savoir si l'Agenda 2050 – qui voulait sortir de la relique arachidière coloniale introduite en 1840 pour nourrir Marseille – est financé ou si l'arachide aspire encore tout.
La Sonacos voit plus gros que son ventre
Car le trou est béant. Entre 2018 et 2023, l'État a déjà injecté 140,2 milliards dans la Sonacos, dont 65 milliards de recapitalisation en 2019. Résultat officiel du Conseil interministériel du 22 août 2025 présidé par Ousmane Sonko : 33,037 milliards de pertes cumulées en 2023-2024, capitaux propres négatifs de 9,5 milliards. L'entreprise vaut moins que zéro. Elle a relevé la collecte de 12.900 tonnes à 155.000 tonnes en 2024-2025, recréant 2300 emplois, mais 70.450 tonnes dorment invendues dans ses usines de Kaolack et Diourbel. Elle demande 1 milliard par jour pendant 30 jours pour tenir.
À 305 F Cfa, l'écart avec le marché mondial à 190 F Cfa est de 115 F Cfa par kilo. Sur les 250.000 tonnes visées, cela représente 28,75 milliards de subvention cachée, perdue avant même que l'huile ne soit vendue. Le reste, 47,5 milliards, est un crédit revolving qui doit théoriquement revenir à l’Etat. Il ne revient jamais, comme le prouvent les 140 milliards déjà injectés.
135 milliards d’importations d’huile de palme
Pendant ce temps, le Sénégal importe 135 milliards d'huile de palme. On surpaie l'arachide à 305F pour l'exporter brut à 450 dollars la tonne, et on rachète plus cher l'huile qu'on aurait pu faire ici. La valeur ajoutée perdue sur 250.000 tonnes est de 43,75 milliards si on transformait localement.
C'est le cercle que Pastef dénonçait dans sa critique de la Lfr 2026 : "investissements non prioritaires". Dans le même texte, l'État coupe la subvention énergie de 790 à 552 milliards (-30%) pour tous les Sénégalais, mais annonce 200 milliards sans ventilation détaillée pour la commercialisation agricole.
Le volume de 250.000 tonnes doit coïncider avec le financement. Si l'État affiche 200 milliards, mais ne paie pas les 44 milliards d'arriérés, les 250.000 tonnes ne seront jamais collectées. Si l'État paie les arriérés, il ne reste que 79,75 milliards pour les autres filières. Dans les deux cas, l'opacité sur la ventilation est le problème.
La question n'est plus "combien pour l'arachide ?", mais "où est la ventilation ?". Sans elle, les 200 milliards resteront ce que les 140 milliards ont été : une machine à bouffer du cash, au détriment du riz, du mil et du niébé.
Mansour KANE













