Après la conférence de presse du Premier ministre Al Aminou Lô sur le rejet en commission des Finances du projet de loi de finances rectificative (Lfr) 2026, les députés de Pastef ont décidé de monter au créneau. Amadou Bâ, vice-président de l’Assemblée nationale, et El Malick Ndiaye, premier vice-président de l’institution, ont démonté, point par point, les arguments avancés par le chef du gouvernement. Dialogue entre l’Exécutif et le Parlement, sincérité budgétaire, suppression de centaines de milliards d’investissements, dette, bourses familiales, Grand transfert d’eau de Touba, centres de santé, Isep, rapports Mazars et de l’Igf : les députés de la majorité présidentielle ont livré un réquisitoire particulièrement sévère contre la copie gouvernementale.
La crise entre l'exécutif et la majorité parlementaire autour de la loi de finances rectificative 2026 est loin d’être terminée. Quelques minutes après la conférence de presse du Premier ministre Al Aminou Lô, organisée à la suite du rejet en commission des Finances du projet de Lfr par les députés de Pastef, le parti du président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, a répondu.
L’appel au président Sonko qui fait débat
Premier point de désaccord, le supposé échec du Premier ministre. «Il a dit qu’il a essayé de joindre le président de l’Assemblée nationale mais en vain. C’est à moi qu’il faisait allusion quand il disait avoir joint un vice-président pour jouer de relais avec le président Ousmane Sonko pour dialoguer avec le Parlement sur le budget», dit-il.
Selon lui, la tentative de contact avec Ousmane Sonko ne correspond pas au récit présenté par le chef du gouvernement. «Ce dernier m’a montré son journal des appels WhatsApp. Le dernier appel, c’était au mois de juin dernier», affirme-t-il. Une précision qui, pour le vice-président de l’Assemblée nationale, change sensiblement la lecture du prétendu blocage du dialogue. «Le président Sonko est toujours disposé à dialoguer avec l’Exécutif», assure Amadou Bâ.
«Aucun désaccord n’est d’ordre politique»
Autre mise au point : les parlementaires refusent que le rejet de la Lfr soit interprété comme une confrontation politique entre la majorité parlementaire et le gouvernement. «Sur les différents points de désaccord avec le Parlement, il n’y en a aucun qui soit d’ordre politique. Ce sont des problèmes économiques, du devenir du Sénégal», tranche Amadou Bâ.
Amadou Bâ estime ainsi que «le Parlement n’a pas été suffisamment associé à la préparation du texte. Ils n’ont jamais saisi l’Assemblée pour dialoguer de façon franche sur la Lfr», déplore-t-il.
300 milliards de services personnalisés de l’Etat sous surveillance
Autre point de désaccord, «les services personnalisés de l’État». Selon Amadou Bâ, les députés ont demandé au gouvernement de fournir des informations détaillées sur une enveloppe estimée à 300 milliards de francs Cfa. «Nous leur avons demandé la liste des services personnalisés de l’État qui couvrent 300 milliards», explique-t-il. Le député rappelle que la Cour des comptes avait recommandé la fermeture de certains de ces dispositifs. «Et la Cour des comptes a ordonné sa fermeture alors qu’il n’est pas fermé», accuse-t-il. Plus grave encore, selon lui, les crédits consacrés à ces structures n’auraient pas été réduits. «Et pire, vous ne l’avez pas diminué mais augmenté et cet investissement est sans contrôle», soutient Amadou Bâ. Pour le député, cette situation constitue l’un des principaux points de désaccord avec l’Exécutif.
Quinze projets supprimés : Touba, centres de santé et logements dans la liste
Amadou Bâ affirme que «15 projets de la Lfr 2026 ont été supprimés». Parmi eux, le projet de Grand transfert d’eau de Touba occupe une place particulière. « Le projet de Grands transfert d’eau de Touba, où Ousmane Sonko avait injecté en crédits de paiement 50 milliards dans le Pres », rappelle le parlementaire. La suppression de ce projet est d’autant plus mal vécue par les députés de Pastef qu’elle intervient, selon eux, dans un contexte où les besoins en eau de plusieurs territoires demeurent importants. Mais le projet de transfert d’eau n’est pas le seul à être cité. Amadou Bâ évoque « la construction de 35 centres de santé ainsi que le financement du projet de 30.000 logements ». Autrement dit, des projets touchant directement à l’eau, à la santé et à l’habitat auraient été retirés de la programmation budgétaire. Pour le député, cette situation pose une question de cohérence des priorités publiques.
Bourses familiales : le point qui cristallise les tensions
Dans sa prise de parole, Amadou Bâ estime que le gouvernement aurait indiqué vouloir solliciter la Banque mondiale afin de financer l’augmentation du nombre de bénéficiaires. «Ils ont dit qu’ils vont contracter auprès de la Banque mondiale pour financer le surplus du nombre de bénéficiaires de la bourse de sécurité familiale», explique-t-il. Pour Pastef, cette option est difficilement acceptable. «Nous leur avons dit que c’est impossible de contracter une dette pour financer du social au lieu de financer», affirme le parlementaire. Il considère que cette information n’était pas suffisamment visible dans le projet. «Ce point a été caché dans les entrailles. Il a fallu une fouille pointue pour le découvrir», accuse-t-il.
Mazars et Igf, «que cachent-ils dans les rapports ?»
La gestion de la dette constitue un autre front de confrontation. Les députés affirment avoir demandé au gouvernement de leur transmettre plusieurs documents, notamment les rapports de Mazars et de l’Inspection générale des finances. Selon Amadou Bâ, leur demande serait restée sans réponse satisfaisante. «Sur la gestion de la dette, nous leur avons demandé de nous présenter le rapport de Mazars et de l’Igf. Ils ont catégoriquement refusé», affirme-t-il. Le vice-président de l’Assemblée nationale pose alors une question directe : «Que cachent-ils dans les rapports et les conventions signées ?». En plus, dit-il, «ils ont diminué les investissements et augmenté le déficit», affirme-t-il.
35 centres de santé, 21 Isep et 31,5 milliards en moins pour l’éducation
Les députés de Pastef avancent également plusieurs chiffres pour illustrer les arbitrages opérés dans la Lfr. « Il est prévu de construire 35 centres de santé, 21 Isep», indique Amadou Bâ. Mais parallèlement, selon lui, le budget du ministère de l’Éducation aurait été réduit de 31,5 milliards de francs Cfa. «Diminuer 31,5 milliards dans le budget du ministère de l’Éducation pour financer le social», dénonce-t-il. «C’est pourquoi, nous avons conclu qu’ils sont en ajustement structurel», soutient le député. Amadou Bâ va plus loin en accusant l’Exécutif d’avoir sacrifié certains projets territoriaux. «Ils ont décidé de déplumer les projets prévus pour Touba», affirme-t-il.
El Malick Ndiaye : «une démarche irresponsable»
El Malick Ndiaye a lui aussi pris la parole pour charger le gouvernement. «Ils ont adopté une démarche irresponsable. Le Premier ministre Al Aminou Lô a toujours été un grand défenseur de la restructuration de la dette depuis le début», rappelle-t-il. Mais selon lui, les explications fournies récemment par le gouvernement comportent des contradictions. «Le Pres nous a rapporté 31 milliards. Ce que le ministre Cheikh Diba a lu l’autre jour sur cette question et ce qu’a dit le Pm dans sa conférence de presse, il y a un écart», soutient El Malick Ndiaye.
« Cette Lfr a été déjà dépensée »
«Cette Lfr a été déjà dépensée», affirme le premier vice-président de l’Assemblée nationale qui ajouter dans la foulée : «il faut que les Sénégalais le sachent et après, ils veulent nous faire entériner ces écarts». Il accuse le gouvernement d’avoir supprimé certains financements pour satisfaire les exigences de ses partenaires financiers. «Ils ont tout simplement supprimé le financement du projet de Grand transfert d’eau pour plaire à leurs maîtres du Fmi», lance-t-il.
Le débat sur la bourse de sécurité familiale persiste
El Malick Ndiaye confirme également que le mécanisme de financement de la bourse de sécurité familiale constitue l’un des points majeurs de désaccord. «C’est sur les mécanismes de financement de la bourse de sécurité familiale que nous ne sommes pas tombés d’accord», reconnaît-il. L’opposition exprimée par les députés porte notamment sur le recours à l’endettement pour financer une dépense sociale. Pour Pastef, cette stratégie pourrait fragiliser davantage les marges de manœuvre financières de l’État.
Pastef élargit le front, élections, carte d’identité et crise institutionnelle
Les députés ont également dénoncé ce qu’ils considèrent comme une «gestion chaotique» de la session extraordinaire ouverte le 18 septembre. Sur le projet de loi modifiant la loi de 2016 relative à la carte d’identité biométrique de la Cedeao, les parlementaires ont dénoncé une «fuite en avant» face à l’expiration prochaine des cartes nationales d’identité. Pour le groupe parlementaire, «personne ne maîtrise le calendrier électoral». Le chef de l’État est accusé de «refuser de fixer la date des élections en violation de la Constitution, du Code électoral et de son serment».
Contrats pétroliers, le « reniement » dénoncé
Sur le terrain énergétique et pétrolier, le groupe parlementaire Pastef Les Patriotes a également rappelé les engagements pris dans son programme. Les députés se sont référés à la page 163 du document programmatique, qui formalise une promesse attribuée au président Bassirou Diomaye Faye et au ministre chargé de l’Énergie. Le texte initial annonçait : «nous soumettrons la validation des contrats pétroliers à l’approbation parlementaire préalable conformément à l’article 25-1 de la Constitution».
Les fonds secrets dans le viseur
Le groupe parlementaire est revenu sur la loi organique relative aux lois de finances et sur les engagements inscrits dans son propre programme. À la page 37, Pastef avait annoncé vouloir transformer en profondeur le système des fonds politiques. La position est rappelée sans ambiguïté. «Nous supprimerons les fonds politiques et les remplacerons par des fonds spéciaux votés par l’Assemblée nationale pour les opérations ultrasensibles (armement et missions secrètes par exemple)».
«Gouvernement renié», «gouvernement renégat»
Les députés dénoncent ce qu’ils considèrent comme une stratégie systématique destinée à empêcher l’Assemblée nationale d’exercer pleinement ses prérogatives. Ils parlent de «stratégie de blocage, d’obstruction et de démarche dilatoire». Selon eux, lorsqu’ils déposent des propositions de loi, le gouvernement commencerait par invoquer l’irrecevabilité avant de recourir, dans certains cas, au vote bloqué. Pour Pastef, cette succession de mécanismes traduit une incohérence entre les engagements pris et les pratiques actuelles. Le groupe parlementaire va jusqu’à qualifier la situation de «gouvernement renié, un gouvernement renégat».
«Nous allons continuer à faire prévaloir nos prérogatives constitutionnelles»
Malgré les tensions, les députés de Pastef assurent ne pas vouloir reculer. «Le rejet de la Lfr ne serait pas un accident politique, mais l’expression d’un Parlement qui entend exercer pleinement ses compétences». Les députés promettent de rester fermes face à ce qu’ils décrivent comme des «stratégies d’obstruction».
Fatou DIOP













