Invité à Dakar pour une conférence dont le thème porte sur « Autonomie, patriotisme et monde multipolaire : l’Afrique à la conquête de sa souveraineté », aux côtés du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, le géopolitologue français Pascal Boniface a livré une intervention dense sur les enjeux de souveraineté, de multilatéralisme et de démocratie. Saluant le parcours politique du Sénégal, il a plaidé pour un rééquilibrage des relations internationales et une place accrue du Sud global dans la gouvernance mondiale.
Devant un public attentif, Pascal Boniface a inscrit son propos dans une lecture globale des mutations géopolitiques contemporaines. Dès les premières minutes de son intervention, le Directeur de l’Iris a replacé la revendication de souveraineté du Sénégal dans une dynamique historique plus large.
« Nous-mêmes, pays européens, nous avons longtemps voulu être indépendants d’autres, et bien nous devons reconnaître ce souci, cette soif d’indépendance qui ne peut que grandir et qui ne peut que déboucher sur des partenariats plus équilibrés et plus fructueux. Et donc le fait que le Sénégal veuille réclamer sa souveraineté de façon plus affirmée qu’autrefois, je pense, est un atout pour la France parce que ça débouchera sur une relation plus harmonieuse, plus équilibrée et de plus long terme. Parce que chacun y trouvera son compte », a-t-il déclaré.
Dans cette logique, le chercheur a dénoncé les logiques héritées du passé, appelant à dépasser les rapports de domination. « Il ne faut pas vivre sur les fantasmes du passé qui sont révolus. Les Occidentaux n’ont pas perdu la puissance. Ils n’ont pas perdu la richesse. Ils en ont perdu le monopole, mais il y a de la place pour tout le monde. Et en fait, à la table mondiale, il ne doit pas y avoir des gens qui sont assis à table et d’autres qui sont éloignés, qui ont droit à un tabouret ou uniquement droit à faire le service », a-t-il martelé.
Dans une allusion directe à l’actualité internationale, il a également évoqué les dérives des puissances dominantes : « il faut le comprendre et souhaitons que les recours soient la limite pour Donald Trump. Je crains que ce ne soit pas tout à fait le cas et d’arrêter de penser que l’on peut continuer à agir comme s’il y avait un pays qui, par sa puissance ou par la grâce de je ne sais trop quoi, pourrait continuer à vouloir imposer sa volonté aux autres États. C’est une impasse mortifère pour chacun. »
Au cœur de son intervention, le géopolitologue a mis en avant l’émergence du Sud global comme acteur incontournable des relations internationales. « Le Sud global existe, il s’est levé, il veut juste participer à sa juste place à la détermination de l’agenda international et des règles de la vie collective sur Terre. Il n’y a pas de plan B parce qu’il n’y a pas de planète B. Donc si on pense pouvoir encore toujours imposer aux autres ce que l’on veut faire, eh bien on va à l’échec », a-t-il insisté.
Abordant le cas spécifique du Sénégal, Pascal Boniface a multiplié les références historiques et politiques pour saluer son parcours démocratique. « Le Sénégal est depuis longtemps un modèle premier président Senghor qui a quitté le pouvoir volontairement, première véritable alternance politique avec Abdou Diouf, mobilisation populaire qui a empêché un pouvoir de continuer à user du pouvoir alors qu’il n’était plus légitime ; vous étiez déjà un modèle de démocratie, vous allez devenir un modèle de souveraineté », a-t-il affirmé.
Face aux paradoxes du continent africain, le chercheur a posé une série de questions critiques : « comment se fait-il qu’un continent aussi jeune soit dirigé dans beaucoup trop d’États par des gens qui sont au pouvoir depuis plus de 40 ans ? Comment se fait-il que dans un continent où il y a autant de richesses, il puisse y avoir autant de pauvreté ? Comment se fait-il que dans un pays où il y a autant de talents, ceux-ci soient obligés de fuir ou de se taire ? »
S’adressant directement au Premier ministre Ousmane Sonko, Pascal Boniface a salué son incarnation d’une nouvelle génération politique. « La façon dont vous incarnez la jeunesse, dont vous avez été porté par la jeunesse au pouvoir montre que ce sont des applaudissements volontaires ; la façon dont vous allez incarner cette relève peut être un modèle par rapport aux modèles d’imposition du pouvoir par la force », a-t-il soutenu.
Dans la dernière partie de son intervention, le géopolitologue a insisté sur les enjeux d’éducation et de souveraineté intellectuelle. « La souveraineté, elle est aussi intellectuelle. Il faut forger vos propres concepts sans se fermer au monde extérieur parce que sinon le modèle, c’est la Corée du Nord », a-t-il averti.
Enfin, il a mis en lumière le rôle déterminant des nouvelles technologies et des réseaux sociaux dans les dynamiques politiques contemporaines. « Votre force, vous n’aviez pas les médias pour vous, vous aviez la mobilisation populaire par les réseaux sociaux ; aujourd’hui chacun est récepteur et émetteur d’informations, c’est une force irréversible qui va s’imposer partout », a-t-il analysé.
Sidy Djimby NDAO












