Le procureur de la République a livré, hier mardi, sa version des faits concernant la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba. Face aux rumeurs de brutalités policières, le magistrat affirme qu’aucun élément ne permet, à ce stade, d’établir l’existence de violences physiques sur le défunt. L’enquête s’oriente désormais vers l’hypothèse d’un incendie ayant contraint l’étudiant à se jeter par la fenêtre, tandis que la question d’une issue de secours scellée apparaît comme un élément central du dossier.
Alors que la polémique enfle, le procureur de la République, Ibrahima Ndoye, a tenté hier de mettre fin aux spéculations qui ont cours depuis la mort tragique d’Abdoulaye Ba, étudiant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). Devant la presse, le magistrat a détaillé les premiers éléments d’une enquête encore en cours, tout en appelant à la prudence et à la retenue.
D’emblée, le chef du parquet a voulu lever toute ambiguïté sur les circonstances immédiates du décès. «Abdoulaye Ba est bel et bien l’étudiant qui a sauté du quatrième étage du pavillon F et qui, malheureusement, a atterri sur l’asphalte», a-t-il affirmé. Selon lui, les constatations médico-légales sont sans équivoque : la cause du décès est consécutive à une chute violente.
Le rapport d’autopsie, insiste le magistrat, fait état d’«une hémorragie interne abondante avec état de choc, consécutive à un ensemble de contusions cérébrales et thoraco-abdominales». Les lésions relevées, localisées sur la zone postéro-latérale gauche, sont compatibles avec un impact brutal contre le sol. «Le choc traumatique ayant provoqué le décès a eu pour origine et pour cause la chute», a insisté le procureur, soulignant que «rien ne permet d’établir ou d’affirmer qu’il a été battu».
Aucune preuve de violences physiques à ce stade
Dans un contexte marqué par de vives tensions sur le campus et par la circulation de vidéos montrant des scènes de violences, le parquet a tenu à dissocier les faits relatifs au décès du jeune étudiant des autres incidents enregistrés le même jour. «Nous ne parlons pas des brutalités qui ont pu être constatées sur d’autres étudiants et sur même des motos. L’enquête prend en charge ce volet», a précisé Ibrahima Ndoye. Toutefois, s’agissant spécifiquement du défunt, «des brutalités n’ont pas été exercées, au stade actuel de l’enquête, sur cet étudiant».
Le magistrat se veut catégorique : «Abdoulaye Ba n’a pas été torturé ni battu. Sa mort résulte d’une chute du quatrième étage, au cours de laquelle il a heurté l’asphalte.» En conséquence, le parquet estime ne pas disposer, à ce stade, d’éléments susceptibles de fonder des poursuites pour homicide volontaire, assassinat ou coups mortels. «Nous ne pouvons pas établir l’existence d’un contact physique», a-t-il martelé.
Les camarades de chambre du défunt, entendus par les enquêteurs, auraient confirmé cette version. Selon le procureur, ils ont «formellement déclaré n’avoir pas été battus, encore moins brutalisés par les forces de défense et de sécurité». Leurs témoignages décrivent un climat de panique lié à un incendie et à un épais écran de fumée ayant envahi leur chambre.
L’hypothèse de l’incendie privilégiée
Au cœur de l’enquête se trouve désormais la question de l’incendie. «Nous devons justice à Abdoulaye Ba. Nous allons poursuivre la piste de l’incendie à l’origine de sa mort», a déclaré le procureur.
À ce stade, l’origine du feu n’est pas encore formellement établie. Les enquêteurs explorent plusieurs hypothèses : usage de gaz lacrymogène, projection d’un cocktail Molotov ou encore court-circuit électrique. «Une chose est certaine : sans cet incendie, Abdoulaye Ba n’aurait pas sauté», a soutenu le magistrat.
Selon le chef du parquet, les éléments recueillis, le feu et la fumée auraient rapidement envahi la chambre du défunt, rendant l’accès au couloir du pavillon impossible. Les étudiants, piégés par une fumée noire et suffocante, auraient alors cherché une issue pour échapper à l’asphyxie. Faute de pouvoir emprunter les voies normales d’évacuation, ils se seraient résolus à passer par la fenêtre.
Le procureur a précisé que plusieurs étudiants ont sauté. Certains ont atterri sur leurs deux pieds, s’en sortant avec des entorses ou des fractures. Abdoulaye Ba, en revanche, aurait «raté une des marches» en voulant sauter, avant de tomber lourdement sur le côté gauche de son corps. «Si l’enquête permet d’établir que l’incendie est d’origine volontaire et que, du fait de son auteur, ce jeune a été contraint de se jeter par la fenêtre pour sauver sa vie, avant de malheureusement s’écraser sur l’asphalte, ce comportement pourrait être qualifié, sur le plan juridique, comme ayant indirectement causé la mort de la victime. Et ce, même en l’absence d’intention de donner la mort. Une telle situation relèverait alors des poursuites du chef d’homicide involontaire», indique Procureur Ndoye
Une issue de secours scellée, élément clé
L’un des points les plus sensibles de cette affaire concerne l’issue de secours du troisième étage. Selon les déclarations du parquet, cette porte aurait été scellée, privant les étudiants d’une voie d’évacuation sécurisée. «Le propre d’une issue de secours est de faciliter l’évacuation des personnes en danger», a rappelé le procureur, avant de poser une question lourde de sens : «peut-on, au nom de la sécurité, mettre en péril celle des autres ?»
Toujours selon lui, cette fermeture aurait été effectuée «sur instruction de certains responsables du Coud». Des personnes soupçonnées d’avoir pris part à cette décision sont en cours d’identification. Le magistrat a indiqué disposer d’un «début d’explication», évoquant des raisons de sécurité, sans en dire davantage.
Sur le plan juridique, les conséquences pourraient être lourdes si l’enquête établit un lien de causalité entre cette décision et la mort de l’étudiant. «Si l’enquête permet d’établir que l’incendie est d’origine volontaire et que, du fait de son auteur, ce jeune a été contraint de se jeter par la fenêtre pour sauver sa vie, ce comportement pourrait être qualifié comme ayant indirectement causé la mort de la victime», a expliqué le procureur.
Dans un tel cas, même en l’absence d’intention de tuer, les faits pourraient relever de poursuites pour homicide involontaire. Il en irait de même si la fermeture de l’issue de secours était jugée déterminante dans l’enchaînement ayant conduit à la chute mortelle.
Des auditions en cours, aucune protection annoncée
Le parquet assure que l’enquête suit son cours sans exclusive. «Les personnes auditionnées sont connues, qu’il s’agisse des étudiants, des agents du Coud, du personnel médical, des agents de police ou de certains gradés», a indiqué Ibrahima Ndoye.
Les agents de sécurité du Coud ainsi que le service médico-social de l’Ucad ont déjà été entendus. Par ailleurs, des policiers aperçus dans des vidéos en train de saccager des motos seront poursuivis « après identification», a promis le magistrat. «Nous n’entendons protéger personne», a-t-il insisté, soulignant le caractère évolutif de la procédure. Un document écrit sera prochainement communiqué à la presse, a-t-il annoncé, précisant que le parquet reviendra vers l’opinion publique pour exposer «de manière précise les éléments définitivement établis ainsi que l’option finale qui sera retenue».
La mort d’Abdoulaye Ba continue de susciter une vive émotion au sein de la communauté universitaire et au-delà. Dans un contexte où la méfiance à l’égard des forces de l’ordre reste forte, les déclarations du procureur, qui écartent pour l’heure la thèse de violences physiques sur le défunt, ne manqueront pas d’alimenter le débat public.
L’enquête devra désormais établir avec précision l’origine de l’incendie, les responsabilités éventuelles dans la fermeture de l’issue de secours et la chaîne exacte des événements ayant conduit un étudiant à sauter du quatrième étage pour tenter de sauver sa vie.
Au-delà des qualifications pénales à venir, c’est toute la question de la sécurité dans les résidences universitaires, en période de crise, qui se trouve posée. Pour le parquet, une chose est acquise : la vérité judiciaire passera par l’analyse minutieuse des faits, loin des rumeurs et des procès d’intention. Reste à savoir si cette vérité suffira à apaiser une communauté profondément marquée par la perte d’un des siens.
Sidy Djimby NDAO













