L’étude sur la privatisation de l’éducation au Sénégal réalisée par la Cosydep fait ressortir une marchandisation de l’éducation avec des acteurs étrangers et des non spécialistes qui investissent le secteur dans un but lucratif. Les parents d’élèves aussi scolarisent de plus en plus leurs enfants dans le privé ; ce qui présage d’une privatisation rampante de l’éducation. Pourtant, 5% des établissements privés n’ont pas d’autorisation.
La Coalition des organisations en synergie pour la défense de l’éducation publique (Cosydep) a procédé, hier, à la restitution de l’étude réalisée entre 2019-2020 et intitulée «privatisation et marchandisation de l’éducation au Sénégal», à l’occasion du panel de haut niveau organisé dans le cadre du programme «nos vacances pour l’école» coïncidant avec la Journée mondiale de l’éducation. Cette étude, qui couvre le cycle élémentaire et moyen, a été réalisée dans les cinq régions dont les parts du privé sont les plus élevées. Il s’agit de Dakar et sa banlieue (51,01%), Ziguinchor 10,7%, Diourbel (23,83%), Thiès (13,9%) et Kaolack (7,3%). Ainsi, 114 parents d’élèves ont été interrogés, 23 autorités scolaires, 13 collectivités territoriales, 36 syndicats d’enseignants, 30 comités de gestion, entre autres.
Expansion rapide des écoles privées à partir de 1994, des étrangers et des non spécialistes s’invitent dans le secteur
L’adoption par l’Assemblée nationale, le 23 décembre 1994, de la loi 94-82 portant statut des établissements d’enseignement privé, qui consacre le retour du principe de la déclaration préalable à l’ouverture, a favorisé la prolifération rapide des écoles privées. En effet, l’Etat est passé d’un mode d’ouverture d’établissement privé qui reposait sur des conditions strictes (autorisation administrative, autorisation préalable) à des formules plus souples (déclaration préalable). Selon la Cosydep, la croissance du privé est le résultat des politiques gouvernementales, notamment des politiques de libéralisation depuis 1994. Dès lors, la loi 94-82 a ouvert l’opportunité à des non Sénégalais et à des non spécialistes en éducation d’investir dans l’enseignement privé.
84% des établissements privés créés à but lucratif ; 5% n’ont pas d’autorisation
Revenant sur les propriétaires de ces écoles, l’étude révèle que 56% des écoles privées appartiennent à des acteurs individuels, 22% aux Gie, 16% à des associations, 4% aux communautés religieuses et 2% aux mécènes. 84% de ces établissements privés ont été créés à but lucratif et font des bénéfices (60%), 50% de ces établissements ont été créés entre 2010 et 2020 et 19% bénéficient de subventions de l’Etat. Pire, 5% des établissements privés fonctionnent sans autorisation. Dans le préscolaire, le privé est dominant avec un effectif de 109.976 enfants sur un effectif de 252.330, soit 43,06%. Dans l’enseignement élémentaire, seuls 365.557 sur un effectif de 2.171.967 soit 16,8%, sont dans le privé. Concernant l’enseignement moyen général, 135.557 sur un effectif total de 746.497 élèves, soit 18,20%, sont dans le privé. Dans le cycle primaire, sur 10.343 écoles élémentaires, 83,4% sont publiques, 16,2% privées et 0,4% de statut communautaire. De 2015 à 2019, le réseau d’écoles élémentaires, public et privé confondus, a connu un taux d’accroissement moyen annuel de 2%, soit une augmentation globale de 794 écoles. Dans le public, l’accroissement du réseau d’écoles n’est que de 1,5%.
Une privatisation rampante de l’école sénégalaise
Le développement de l’élémentaire privé est environ 5 fois plus rapide que celui du public. Une tendance perçue par la Cosydep comme une forme de privatisation rampante de l’école sénégalaise. Dans le préscolaire, plus de 236 nouveaux établissements privés ont été ouverts entre 2015 et 2019 avec une augmentation de 59 entre 2015-2016 ; 40 entre 2016-2017 ; 67 entre 2017-2018 et 70 entre 2018-2019. En moyenne, 40 nouvelles écoles sont créées chaque année dans le privé. Dans l’élémentaire, 296 nouveaux établissements ont été ouverts entre 2015 et 2019. Durant cette période, le moyen n’a pas suivi le rythme d’élargissement du réseau de l’enseignement élémentaire.
74% des parents d’élèves scolarisent leurs enfants dans le privé par obligation
L’étude révèle un choix limité des parents pour une école publique de qualité. En effet, 74% des parents interrogés ont déclaré scolariser leurs enfants en écoles privées non pas par choix mais par obligation. Cette expansion du privé serait liée à la dégradation des conditions d’enseignement dans les écoles publiques et/ou à l’absence d’écoles publiques primaires dans certaines localités. De plus, l’enseignement public présente aussi des coûts pour les parents en raison de la défaillance de l’Etat dans son financement. Pourtant, les coûts annuels dans le privé (frais de scolarisation et autres frais opportunistes) varient entre 50 et 400.000 francs par an. Les coûts financiers les plus courants se situent entre 100 et 150.000 francs par an. En sus des frais d’inscription et des mensualités, les parents sont soumis à des charges diverses dont les fournitures, les uniformes, les manuels scolaires, etc., dans un contexte d’absence de mécanismes étatiques de régulation des coûts de l’enseignement privé.
Contrôle des écoles : des limites liées à la logistique et au ratio inspecteur/enseignants
S’agissant de l’inspection des écoles, 47% des interrogés sont inspectés au moins une fois par an ; tandis que 26% ont préféré ne pas répondre. Les Inspections d’académie (IA) et les Inspections de l'Education et de la Formation (Ief) révèlent que le privé est intégré dans leur dispositif de contrôle et de formation, mais ils évoquent aussi des limites liées à la logistique (mobilité) et au ratio inspecteur/enseignants qui peut égaler 1/200 dans certaines localités. S’agissant du statut du personnel enseignant dans les établissements, il ressort de l’étude que 54% ont des Cdd, 44% sont des vacataires ; 39% des établissements observés ne sont pas à jour des cotisations sociales. Moins de 20% des écoles comptent 10 à 15% d’agents qualifiés titulaires de diplômes professionnels. Certaines écoles privées ne respectent pas également les normes et standards fixés par le législateur. En plus d’une utilisation massive des professeurs du public par le privé en contradiction avec les dispositions des textes législatifs et réglementaires.
L’Etat ne doit pas utiliser des fonds publics pour subventionner une éducation à des fins commerciales
En guise de recommandation, la Cosydep invite à renforcer le dispositif de contrôle et de respect des normes du secteur privé de l’éducation. Les services étatiques ont besoin de renforcer leurs capacités institutionnelles et logistiques pour pouvoir mieux encadrer et suivre les établissements privés. L’Etat doit aussi consacrer l’essentiel des ressources publiques à la revalorisation de l’offre d’éducation publique. En effet, la Cosydep estime que l’Etat ne doit pas utiliser des fonds publics pour subventionner une éducation à des fins commerciales. La Cosydep préconise également d’améliorer les conditions d’enseignement dans les écoles publiques, en particulier, dans les écoles rurales souvent démunies. Ce qui implique la construction de salles de classe, le recrutement d’enseignants, tout en veillant à la disponibilité des équipements requis, etc. Pour le Directeur exécutif de la Cosydep, Cheikh Mbow, l’éducation n’est pas un produit ou une marchandise à vendre. L’école publique, dit-il, doit être gratuite et obligatoire afin de permettre aux enfants de prendre cet ascenseur pour la réussite sociale. Mbow de préciser qu’il n’est pas contre les écoles privées, mais estime que ce secteur doit être régulé.
M. CISS











