La convocation du journaliste Ibrahima Lissa Faye à la Sûreté urbaine, hier mardi 31 mars, a mis le feu aux poudres dans le paysage médiatique sénégalais. Dans un communiqué au ton offensif, le Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal (Cdeps) dénonce une “tentative d’intimidation” et accuse les autorités de dérive inquiétante dans la gestion du Fonds d’appui et de développement de la presse (Fadp).
Pour le Cdeps, il ne fait guère de doute que cette convocation intervient dans un contexte de crispation croissante autour des critiques visant la gestion des ressources publiques. En s’exprimant sur le Fadp, soutient le Cdeps, le journaliste n’a fait que remplir sa mission : informer, questionner et exposer des données d’intérêt public. “Répondre à une analyse par une convocation policière est un signal grave”, tranche l’organisation, qui y voit une remise en cause directe des fondements de l’État de droit.
Un fonds au cœur de toutes les contestations
Au centre de la tempête, la répartition du Fadp 2025, doté d’une enveloppe globale de 1,9 milliard de F Cfa. Des chiffres qui, loin d’apaiser, alimentent la polémique. Selon le Cdeps, 42,2% des ressources, soit plus de 801 millions F Cfa, ont été captés par des médias publics et des structures de gouvernance. Une orientation jugée “incompréhensible”, dans la mesure où ces entités bénéficient déjà de financements directs de l’État. Dans le viseur, «l’Agence de presse sénégalaise, Le Soleil et la Rts, qui concentrent à eux seuls plus d’un quart de l’enveloppe globale». Pour les éditeurs privés, «cette concentration traduit un déséquilibre structurel qui détourne le fonds de sa vocation initiale, soutenir en priorité la presse indépendante».
Des pratiques jugées opaques et irrégulières
Mais au-delà de la clé de répartition, c’est la gestion même du fonds qui est pointée du doigt. Le Cdeps évoque «une ponction de 39,6 millions F Cfa opérée sur les allocations de certaines entreprises au profit de la Maison de la presse». Une réaffectation dénoncée comme opaque, faute de base réglementaire claire. L’organisation cite aussi le rôle de structures comme le Centre d'études des sciences et techniques de l'information (Cesti), le Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie (Cored) et la Commission de la Carte nationale de presse, accusées de capter une part significative des ressources, renforçant davantage le poids de la sphère publique dans un dispositif censé être équilibré.
Une presse privée sous pression
Face à cette redistribution controversée, « la presse privée apparaît comme la grande perdante. Sur les 1,9 milliard F Cfa, elle ne percevrait que 36,1%, soit environ 686 millions F Cfa, répartis entre 38 entreprises». Une part jugée dérisoire au regard des difficultés structurelles du secteur, entre chute des revenus publicitaires et raréfaction des conventions avec l’État. À cela s’ajoute un autre grief de taille, «le blocage du fonds pendant près d’un an. Une situation que le Cdeps qualifie d’illégale et qui aurait aggravé la précarité financière de nombreuses entreprises de presse, déjà fragilisées», cite le communiqué.
Liberté de la presse en question
Pour le Cdeps, l’affaire dépasse largement le cas individuel de Ibrahima Lissa Faye. Elle pose, en filigrane, la question de la liberté de la presse au Sénégal. «Fragiliser économiquement les médias tout en exerçant des pressions sur les journalistes, c’est porter atteinte à l’équilibre démocratique», alerte l’organisation. Dans ce climat tendu, le patronat de la presse exige des mesures immédiates que sont «la publication intégrale des bénéficiaires du Fadp, clarification des critères d’attribution, audit indépendant et réforme en profondeur du mécanisme. Toute tentative de museler les voix critiques, sous couvert de procédures administratives ou judiciaires, risque de franchir une ligne rouge. Et d’ouvrir une nouvelle séquence de confrontation entre pouvoir et médias, aux conséquences imprévisibles pour l’espace démocratique sénégalais», conclut le texte signé par Mamadou Ibra Kane, président du Cdeps.
Fatou DIOP













