Voilà une affaire qui se déroule à plus de 6000 kilomètres de Dakar, aux Usa, mais avec de fortes ramifications au Sénégal. Le dossier Amadou Kane Diallo, qui a refait surface ces derniers temps, mérite l’attention du public, même s’il s’agit d’une vieille affaire de 2018 qui s’est déroulée loin des frontières sénégalaises. Dans ce dossier de la justice fédérale américaine, argent, rêves, foncier et temps de la justice convergent vers des circonstances aussi imprévisibles que complexes. Récit d’un entrepreneur sénégalais devenu millionnaire aux Etats-Unis.
Amadou Kane Diallo est un ressortissant sénégalais qui résidait à Laguna Niguel, en Californie. Il disposait du statut de résident permanent aux États-Unis et dirigeait deux entreprises enregistrées en Californie : Virtual Advisors LLC et Liquide Inc. Selon le département américain de la Justice (Doj), Diallo se présentait comme un entrepreneur ayant fait fortune dans le commerce électronique, les technologies de l’information et d’autres secteurs. L’accusation affirme qu’il mettait en avant des propriétés luxueuses, des véhicules haut de gamme et une réussite financière censée démontrer sa capacité à développer de grands projets. Le DOJ soutient cependant qu’une partie de cette image était trompeuse. Diallo aurait notamment affirmé être propriétaire sans dette de certaines résidences qu’il ne possédait pas réellement ; et il se serait parfois présenté comme l’un des hommes les plus riches d’Afrique. À partir de 2015 et jusqu’au moins en janvier 2020, il a approché principalement des amis et des connaissances pour leur proposer d’investir dans plusieurs projets. Les secteurs évoqués allaient de la technologie à la santé, en passant par l’immobilier, l’accession à la propriété et des services destinés à la diaspora africaine.
D’après l’acte d’accusation, Diallo assurait à certains investisseurs qu’il pouvait financer lui-même ces entreprises. Leur participation ne devait servir qu’à montrer aux grands investisseurs institutionnels qu’ils avaient eux-mêmes placé de l’argent dans le projet. Les investisseurs étaient invités à signer des reconnaissances de dette convertibles d’une durée d’un an. Ces contrats leur promettaient un rendement minimal de 10%, le remboursement de leur capital ou la possibilité de transformer leur créance en participation dans l’entreprise. Mais, au final, ces promesses n’ont pas été respectées et une grande partie de l’argent n’a pas servi aux activités annoncées.
Près de 1,9 million de dollars versés par onze investisseurs
Le DOJ estime qu’au moins onze investisseurs ont versé environ 1.878.729 dollars à Diallo ou à ses entreprises. Certains auraient puisé dans leurs comptes de retraite pour participer aux projets. L’accusation soutient que la majorité de ces fonds a été utilisée pour financer des dépenses personnelles : loyer d’une résidence, véhicules de luxe, vêtements, restaurants, clubs de sport, spas et achats en ligne.
Deux transactions occupent une place particulière dans le dossier. En mai 2018, environ 133.778 dollars ont été transférés à un concessionnaire pour acheter une Rolls-Royce Ghost d’occasion. En novembre de la même année, quelque 177.185 dollars ont servi à l’acquisition d’une Ferrari 458 Spider d’occasion. Ces deux achats correspondent aux chefs 20 et 21. Selon l’accusation, Diallo savait que les sommes utilisées provenaient d’une activité criminelle, en l’occurrence de la fraude électronique alléguée dans les autres chefs. Mais le DOJ affirme aussi qu’une partie de l’argent des investisseurs a servi à recevoir et à divertir des responsables de gouvernements étrangers. C’est sur ce point précis que le dossier américain atterrit directement au Sénégal.
Origine de l’implication des autorités sénégalaises
L’acte d’accusation initial, déposé en mai 2023, comportait 21 chefs : dix-neuf accusations de fraude électronique et deux accusations relatives à des transactions portant sur des produits présumés d’origine criminelle. Diallo a été arrêté à son domicile le 1er juin 2023. Il a plaidé non coupable et demeure détenu dans l’attente de son procès. Le 20 septembre 2023, soit 140 jours après le premier acte d’accusation, le parquet fédéral a déposé un acte remanié, ajoutant un vingt-deuxième chef fondé sur le Foreign Corrupt Practices Act. Cette loi américaine interdit notamment d’offrir ou de fournir un avantage à un responsable public étranger afin d’obtenir ou de conserver une affaire commerciale. À l’origine de ce nouveau chef, figure notamment une dépense de 3090 dollars effectuée avec une carte bancaire liée à Virtual Advisors. Selon le parquet, cette somme a été versée à Helistream, une entreprise californienne spécialisée dans les vols en hélicoptère, afin de permettre à un responsable du gouvernement sénégalais d’assister à un match des Lakers de Los Angeles. Un trajet qui pourrait durer une heure par route finalement raccourci à une vingtaine de minutes par voie aérienne. À cette époque, la ville vibrait pour l’arrivée de LeBron James, quadruple MVP de la NBA, après ses exploits avec Cleveland. Ce qui pouvait alors apparaître comme une simple soirée de prestige est devenu, près de cinq ans plus tard, la transaction centrale d’une accusation de corruption internationale. La dépense pourrait ressembler à une marque d’hospitalité ou à une dépense d’affaires, d’autant que son montant paraît relativement limité. Mais le parquet estime qu’elle constituait un avantage offert dans le cadre des démarches entreprises par Diallo pour obtenir un terrain au Sénégal.
Dans l’acte d’accusation remanié, le responsable concerné, que «Les Échos» a pu identifier, est uniquement désigné comme «Official 1». Un second représentant de l’État sénégalais apparaît sous l’appellation «Official 2». Tous deux auraient effectué des déplacements dans l’Ouest américain. Le DOJ affirme également disposer d’éléments faisant état d’une promesse de fournir cinq véhicules à «Official 2» pour une campagne électorale en 2019. L’acte d’accusation ne permet toutefois pas d’établir que ces véhicules ont effectivement été livrés. Plusieurs pièces du dossier restent par ailleurs placées sous scellés.
De son côté, la défense a sollicité trois cabinets d’experts pour analyser les flux financiers, évaluer la réalité économique des projets de Diallo et expliquer le contexte commercial et foncier sénégalais. Ces travaux doivent permettre de contester l’interprétation criminelle du DOJ et de montrer que certaines opérations pouvaient relever de pratiques d’affaires licites.
Le parquet demande leur exclusion, estimant que ces expertises ont été communiquées trop tard et qu’elles ne respectent pas les règles permettant d’en vérifier la fiabilité et d’interroger leurs auteurs. La Cour doit se prononcer sur cette question le 10 septembre prochain.
Le dossier a également évolué le 25 février 2026 avec l’abandon, à la demande du parquet, des chefs 5, 6, 10 et 12, correspondant à quatre transferts totalisant 193.000 dollars. Ce retrait, accepté sans décision sur le fond, ne constitue ni un acquittement ni une reconnaissance du caractère licite de ces transactions.
Diallo doit désormais répondre de dix-huit chefs : quinze fraudes électroniques, deux transactions portant sur des produits présumés d’origine criminelle et un chef de corruption internationale fondé sur le FCPA.
Une grosse assiette foncière, qui faisait partie du projet, recherchée
Selon le grand jury fédéral, Amadou Kane Diallo aurait cherché à obtenir de responsables sénégalais l’attribution d’une assiette foncière. L’accusation affirme qu’il comptait tirer de la valeur de cette propriété, notamment en l’utilisant comme garantie pour obtenir un prêt. L’acte d’accusation ne précise ni l’emplacement du terrain, ni sa superficie, ni sa valeur, ni la nature exacte du projet envisagé. Il ne dit pas non plus si le terrain a finalement été attribué à Diallo. Les procureurs décrivent néanmoins plusieurs démarches qu’ils considèrent comme corruptives.
«Official 1» est présenté comme un citoyen sénégalais et un responsable du gouvernement exerçant des attributions liées au développement immobilier, à l’investissement et aux marchés publics. En novembre 2018, Diallo l’aurait accueilli dans le comté d’Orange, en Californie, en prenant en charge un hébergement luxueux, des déplacements et différents divertissements. Le vol en hélicoptère destiné à lui permettre d’assister à un match des Lakers figure parmi les avantages cités.
C’est le paiement de 3090 dollars effectué à l’entreprise Helistream pour ce vol qui constitue la transaction expressément rattachée au chef 22.
«Official 2» est également décrit comme un responsable du gouvernement sénégalais possédant des responsabilités dans les domaines du développement immobilier, de l’investissement et de la commande publique.
Selon l’accusation, ce deuxième responsable a invité Diallo à se rendre au Sénégal en décembre 2018. L’homme d’affaires a effectué ce déplacement en compagnie de plusieurs personnes que le DOJ présente comme des investisseurs lésés.
Une rencontre a eu lieu le 31 décembre 2018. Au cours de cet échange, Diallo a proposé de fournir cinq véhicules à «Official 2» pour soutenir une campagne politique. Le parquet estime que cette offre visait à inciter ce responsable à autoriser l’attribution du terrain recherché.
L’acte d’accusation ne dit pas que les cinq véhicules ont effectivement été livrés. Mais en droit américain, une offre ou une promesse d’avantage peut suffire à soutenir une accusation fondée sur le FCPA si le parquet démontre qu’elle était faite avec une intention corruptive afin d’obtenir un avantage commercial.
Ahmadou KANE
(Correspondant permanent à New York)












