À l’occasion d’un reportage réalisé par la maison de production EvenProd, la Brigade d’intervention polyvalente (Bip) sort de l’ombre. Au-delà de son histoire et de ses missions stratégiques, ce travail documentaire a surtout permis au Commissaire Masserigne Faye, commandant de la Brigade d’intervention polyvalente (Bip) entre 2009 et 2013, de lever le voile sur des opérations jusque-là inconnues du grand public. Un proche d’Oussama Ben Laden interpellé à Dakar, la gestion explosive de la crise du 23 juin 2011 et les coulisses sécuritaires du dossier Cheikh Béthio Thioune : plongée dans les secrets d’une unité au cœur des moments les plus sensibles de l’histoire récente du Sénégal.
Créée en 1975 par arrêté ministériel, la Brigade d’intervention polyvalente (Bip) est née dans un contexte international marqué par la montée du terrorisme, trois ans après les attentats de Munich lors des Jeux olympiques de 1972. À l’époque, les autorités sénégalaises estimaient nécessaire de doter la Police nationale d’une unité d’élite capable de répondre à des menaces nouvelles, complexes et à haut risque. Jusqu’alors, ces missions étaient assurées par les unités classiques.
Depuis cinquante ans, la Bip s’est imposée comme un pilier central du dispositif sécuritaire sénégalais. Dirigée successivement par des colonels, des commissaires et des officiers supérieurs de police, elle s’est spécialisée dans quatre missions principales : la protection rapprochée des hautes personnalités, l’intervention à haut risque, la neutralisation des explosifs (Nedex) et le soutien opérationnel aux autres unités de police.
Aujourd’hui, la quasi-totalité des ministres sénégalais, les grandes délégations officielles en visite au Sénégal, ainsi que l’équipe nationale de football, sont protégées par des éléments de la Bip. Mais derrière cette visibilité institutionnelle se cache une réalité plus discrète, faite d’opérations sensibles, parfois classées, et de décisions prises dans l’urgence.
C’est précisément cette face cachée que révèle, pour la première fois, le Commissaire Masserigne Faye, commandant de la Bip de 2009 à 2013, dans le reportage d’EvenProd. Trois dossiers, jamais rendus publics, illustrent à la fois la complexité et la portée stratégique des missions confiées à cette unité d’élite.
Un proche de Ben Laden interpellé à Dakar
L’une des révélations les plus saisissantes concerne l’arrestation, en 2010, d’un proche d’Oussama Ben Laden à l’aéroport international de Dakar. Selon le Commissaire Faye, l’homme avait réussi à échapper aux contrôles des polices de frontières allemande et belge avant de se retrouver dans le viseur des services américains.
« Les autorités américaines ont demandé à leurs homologues sénégalais de procéder à son arrestation », raconte-t-il à notre confrère Chérif Diop. Le signalement transmis était pour le moins mince : le suspect s’était rasé la tête trois jours auparavant. À l’atterrissage de l’avion à Dakar, les éléments de la Bip se déploient discrètement et commencent une filature minutieuse.
Entre la passerelle de l’avion, le bus de transfert et les locaux de la police, le présumé terroriste se change à trois reprises. Un comportement qui renforce les soupçons. Pourtant, la Bip choisit de ne pas intervenir immédiatement. « Nous avons préféré attendre le dernier moment pour savoir si une personne était venue le récupérer », explique l’ancien commandant.
Le pari s’avère payant. Au moment de quitter l’aéroport, le suspect est rejoint par un individu au volant d’un véhicule immatriculé en Mauritanie. Les deux hommes sont interpellés et conduits au Commissariat spécial du port. Peu après, des agents du FBI débarquent à Dakar pour prendre le relais de l’enquête. « Les Américains ont salué le travail remarquable de la Bip », souligne Masserigne Faye, révélant ainsi l’ampleur internationale de cette opération longtemps restée secrète.
Le 23 juin 2011, quand le pays a frôlé le basculement
Autre moment clé évoqué par l’ancien commandant : la crise politique du 23 juin 2011, qui avait plongé Dakar et plusieurs autres villes dans une tension extrême. Ce jour-là, le Sénégal est au bord de l’implosion. Les manifestations dégénèrent et certaines infrastructures de l’État sont directement prises pour cible.
« Le pays avait presque basculé. On nous a alors demandé d’intervenir », se souvient-il. Parmi les missions confiées à la Bip figure une intervention aux Parcelles Assainies, où les manifestants avaient réussi à s’emparer du coffre-fort de la Direction générale des impôts locale. Traîné à même le sol, le coffre était sur le point d’être emporté lorsque les éléments de la Bip arrivent sur place. « Nous avons récupéré le coffre-fort et l’avons remis à sa place », explique le commissaire.
Mais l’intervention de la Bip ne s’arrête pas là. Dans un centre-ville paralysé par les émeutes, plusieurs hautes personnalités dont des présidents d’institution et des ministres sont bloqués dans leurs bureaux, incapables de regagner leurs domiciles. La Bip est alors chargée de leur exfiltration. « Je peux citer, entre autres, le ministre des Affaires étrangères de l’époque Madické Niang ou encore le président du Sénat de l’époque Pape Diop. Ils ont été évacués par la Bip, de leurs bureaux jusqu’à leurs maisons », révèle Masserigne Faye, mettant en lumière un volet méconnu de la gestion sécuritaire de cette journée historique.
Les coulisses explosives du dossier Cheikh Béthio Thioune
Le troisième dossier dévoilé concerne la gestion sécuritaire du cas Cheikh Béthio Thioune, l’un des épisodes les plus délicats auxquels la Bip ait eu à faire face. À chaque déplacement du guide religieux, notamment entre la prison de Thiès et l’hôpital, la tension est extrême, en raison de la mobilisation massive de ses talibés.
« Quand Cheikh Béthio devait quitter la prison pour venir à l’hôpital, il fallait gérer une foule qui voulait absolument le voir », raconte l’ancien commandant. À l’arrivée à l’hôpital, la situation est explosive : « il y avait des centaines de talibés armés de gourdins devant l’établissement. Il fallait absolument éviter l’affrontement ».
La stratégie adoptée relève de la ruse opérationnelle. Un véhicule de la Bip est volontairement envoyé en direction de la place de l’Indépendance pour créer une diversion. Les talibés, pensant que Cheikh Béthio se trouve à bord, se lancent à sa poursuite. « C’est à ce moment-là que j’ai fait sortir le véhicule dans lequel se trouvait réellement Cheikh Béthio, en passant par la corniche », confie Masserigne Faye.
Même scénario lors de son évacuation sanitaire vers la France. Consciente des risques, la Bip obtient des autorités qu’Air France accepte d’embarquer Cheikh Béthio à 16 heures sur un vol prévu à 21 heures. « Si nous avions attendu l’heure normale d’embarquement, il aurait été quasiment impossible de l’évacuer sans affrontements », explique-t-il.
Ces révélations viennent compléter l’histoire officielle d’une unité qui, depuis 1975, a accumulé de nombreux succès opérationnels, de l’intervention contre Kukoi Samba Sanyang en 1981 à l’arrestation de l’ancien ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom en 2012 ou plus récemment la gestion de la crise qui a secoué le Sénégal entre 2021 et 2024.
Une unité discrète, au cœur des décisions critiques
L’expertise de la Bip dépasse par ailleurs les frontières nationales. Lors de la constitution de contingents sénégalais destinés aux missions de maintien de la paix des Nations-Unies, la Police nationale met en place une force de type SWAT, composée en grande partie d’éléments de la Bip. Déployés en zones de conflit, ces agents sont mobilisés pour les interventions nécessitant une forte capacité opérationnelle, notamment en matière de sécurisation de sites, de gestion de crises ou de traitement d’explosifs découverts sur le terrain.
Cependant, comme toute unité engagée dans des missions à haut risque, la Bip a aussi connu des épisodes douloureux. L’opération d’arrestation du marabout Khadim Bousso à Touba, qui s’est soldée par la mort de ce dernier, reste l’une des rares missions ayant mal tourné dans l’histoire de la brigade. Un événement qui rappelle la complexité et les dangers inhérents aux interventions de ce type, même pour les unités les mieux préparées.
Un demi-siècle après sa création, la Brigade d’intervention polyvalente demeure une force souvent engagée dans l’ombre, là où se jouent les équilibres les plus fragiles de l’État. Discrète par nature, rarement sous les projecteurs, elle incarne néanmoins l’une des réponses les plus structurées de l’État face aux menaces contemporaines, dans un environnement sécuritaire régional et international de plus en plus exigeant. Les confidences du Commissaire Masserigne Faye lèvent un coin du voile sur cette réalité : celle d’une unité d’élite, au croisement de la sécurité nationale, de la politique et des enjeux internationaux.
Sidy Djimby NDAO












