Les dernières dégradations de la note souveraine du Sénégal pourraient avoir des conséquences beaucoup plus concrètes qu’une simple détérioration de son image sur les marchés. En faisant tomber le pays sous certains seuils prévus dans ses contrats de Total Return Swaps (TRS), les décisions de Moody’s et de S&P ouvrent désormais la possibilité pour certains créanciers d’activer des clauses susceptibles de mettre davantage sous pression les finances publiques. Le contrat de 300 millions d’euros conclu avec First Abu Dhabi Bank est particulièrement concerné.
Au moment où le Sénégal venait de parvenir avec le Fmi à un accord au niveau des services pour un nouveau programme de 2,2 milliards de dollars, sa signature souveraine continuait de se dégrader. Une évolution qui prend aujourd’hui une dimension particulière au regard des TRS auxquels Dakar a eu recours ces derniers mois.
Moody’s et S&P placent le Sénégal sous les seuils prévus dans certains contrats TRS
La première alerte est venue de Moody’s. Le 28 août, l’agence a abaissé la note souveraine du Sénégal de Caa1 à Caa2, tout en maintenant une perspective négative. Quelques jours plus tard, le 4 septembre, S&P Global Ratings, à son tour, a abaissé la note de la dette sénégalaise en devises de CCC+ à CC. La dette en monnaie locale a également été ramenée à CCC. Cette décision est intervenue trois jours après l’annonce, le 1er septembre, de l’accord au niveau des services avec le Fmi et du projet de traitement de la dette extérieure. S&P a d’ailleurs indiqué avoir dérogé à son calendrier de publication en raison du lancement de ce plan. L’agence estime qu’un échange de dette en difficulté ou un défaut sur la dette commerciale en devises est désormais extrêmement probable.
Ces dégradations prennent immédiatement une autre dimension lorsqu’elles sont rapprochées des contrats de Total Return Swaps signés par le Sénégal en 2025.
Le Sénégal franchit les seuils fixés dans le contrat avec First Abu Dhabi Bank
Selon le Financial Times, dans un article publié hier mercredi, le Sénégal a conclu en juin 2025 un Swap de trois ans avec First Abu Dhabi Bank (FAB). L’opération lui a permis d’obtenir 300 millions d’euros en contrepartie d’obligations sénégalaises en francs Cfa d’une valeur d’environ 400 millions d’euros données en garantie. Mais le contrat comporte également une clause directement liée à la notation souveraine du Sénégal. Les documents examinés par le Financial Times fixent une note minimale de CCC+ chez S&P ou Caa1 chez Moody’s. Or le Sénégal est désormais noté CC par S&P sur sa dette en devises et Caa2 par Moody’s. Les seuils prévus dans le contrat sont donc franchis.
Cette dégradation ouvre désormais à First Abu Dhabi Bank (FAB) la possibilité d’activer la procédure prévue dans le contrat. Selon le mécanisme décrit par le journal britannique, la banque peut notifier officiellement au Sénégal la survenance d’un «Ratings Event». Cette notification déclenche une période de 20 jours ouvrés durant laquelle les deux parties doivent tenter de restructurer l’opération. Si aucun accord n’est trouvé au terme de cette période, la banque FAB peut adresser une nouvelle notification mettant fin au Swap et réclamer le règlement des 300 millions d’euros, payables dans un délai de… deux (02) jours.
Africa Finance Corporation: un accord sur les TRS à surveiller
Avec Africa Finance Corporation (AFC), le point de vulnérabilité est différent. En 2025, le Sénégal avait également conclu avec cette institution un Total Return Swap, dont une première tranche de 105 millions d’euros contre le transfert d’obligations en francs Cfa d’une valeur d’environ 150 millions d’euros. Le contrat avec AFC ne repose pas sur la même clause de notation que celui de FAB. Les documents, rapportés par le Financial Times, montrent en revanche qu’il comporte un mécanisme de cross-default lié à un autre Swap conclu par le Sénégal avec Société Générale. Un défaut sur cette opération pourrait permettre à Africa Finance Corporation d’exiger à son tour un remboursement. Plusieurs opérations se trouvent ainsi liées entre elles, avec le risque qu’une difficulté sur un contrat produise des conséquences sur un autre.
Interrogés par le Financial Times sur l’éventuel envoi d’une notification à Dakar, ni le ministère des Finances ni la banque FAB n’ont confirmé ou infirmé qu’une telle procédure avait été engagée. Le ministère aurait indiqué ne pas commenter les termes ou les communications liés à des accords avec ses partenaires.
Ahmadou KANE
(Correspondant permanent à New York)













