La cérémonie de présentation de «Les mots façonnent le monde. Discours et diplomatie», ouvrage d’Oumar Demba Ba, a réuni plusieurs figures de la diplomatie, de la politique et de l’administration sénégalaises. Du ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, Cheikh Niang, à l’ancien Premier ministre Amadou Ba, en passant par les anciens ministres des Affaires étrangères Mankeur Ndiaye et Aïssata Tall Sall, ainsi que l’ancien président du Conseil économique, social et environnemental (Cese), Abdoulaye Daouda Diallo, les témoignages ont autant porté sur le livre que sur l’homme, son parcours, son rôle dans la diplomatie sénégalaise et son influence dans la rédaction des discours présidentiels.
Il y avait, dans la salle, comme une volonté de faire plus que présenter un livre. À travers «Les mots façonnent le monde. Discours et diplomatie», plusieurs générations de responsables sénégalais ont voulu rendre hommage à un homme, mais aussi à une certaine conception du service de l’État et de la diplomatie.
Le ministre de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur, Cheikh Niang, a donné le ton en présentant la cérémonie comme un hommage à une «vie consacrée au service de l’État», à «une carrière exemplaire» et à la contribution d’un diplomate ayant œuvré, par sa compétence, sa loyauté et sa discrétion, au rayonnement du Sénégal.
Cheikh Niang : «la diplomatie n’est jamais une œuvre solitaire»
Pour le chef de la diplomatie sénégalaise, la trajectoire d’Oumar Demba Ba doit être replacée dans une histoire plus large : celle du corps diplomatique sénégalais et de la continuité de l’État. Une manière de rappeler que la diplomatie ne se résume pas aux figures placées au premier plan. Elle repose sur une chaîne de compétences, de fidélités et de transmissions. «La diplomatie n’est jamais une œuvre solitaire», a insisté Cheikh Niang. Elle est, selon lui, «une mémoire avant d’être une fonction», «une institution avant d’être une carrière» et «un héritage avant d’être une responsabilité».
Dans cette perspective, chaque génération reçoit un flambeau qu’elle doit porter, enrichir et transmettre. C’est précisément dans cette continuité que le ministre inscrit la cérémonie consacrée à Oumar Demba Ba.
Il ne s’agit donc pas seulement, à ses yeux, de célébrer la publication d’un ouvrage. Il s’agit de saluer «un diplomate émérite», un parcours entamé en 1991 et consacré au service de la République, mais également une œuvre de transmission susceptible d’enrichir le patrimoine intellectuel de la diplomatie sénégalaise.
«Les mots ne sont jamais innocents»
Le ministre a naturellement établi un lien direct entre cette conception de la diplomatie et le titre du livre d’Oumar Demba Ba. S’appuyant sur Albert Camus et sa formule selon laquelle «mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», Cheikh Niang a insisté sur la responsabilité particulière du diplomate face aux mots.
Il a également insisté sur la notion de crédibilité, qu’il considère comme l’un des biens les plus précieux d’une diplomatie. Elle ne se décrète pas. Elle se construit dans la cohérence entre les principes proclamés et les comportements, dans le respect des engagements et dans la constance des positions. Lorsqu’un chef d’État ou un ministre prend la parole dans une enceinte internationale, il ne parle jamais uniquement en son nom. Il devient, pour un instant, «la voix de toute une nation». D’où la portée particulière du discours diplomatique.
Avant de conclure, le ministre a également rendu hommage à Awa Ba, l’épouse d’Oumar Demba Ba, rappelant que les grandes carrières diplomatiques sont rarement des aventures solitaires et que derrière les parcours publics se trouvent souvent des présences familiales discrètes et essentielles.
Abdoulaye Daouda Diallo : l’hommage d’un compagnon de jeunesse
Le témoignage d’Abdoulaye Daouda Diallo a apporté une dimension beaucoup plus personnelle à la cérémonie. L’ancien président du Cese a d’abord évoqué une amitié qui remonte à l’enfance. Originaire, comme Oumar Demba Ba, du Fouta, il a rappelé les liens entre leurs deux localités, Mbolo Birane et Boké Dialloubé, deux communes voisines.
À l’époque, le football constituait le principal trait d’union entre les jeunes, notamment les lycéens qui revenaient dans leurs villages pendant les vacances. Les déplacements d’un village à l’autre pouvaient durer plusieurs jours. Les jeunes arrivaient la veille des rencontres, jouaient le lendemain et repartaient le surlendemain. Dans ces circonstances, Oumar Demba Ba et Abdoulaye Daouda Diallo ont partagé une partie de leur jeunesse.
L’ancien président du Cese a raconté avec humour les nuits passées ensemble et même l’utilisation d’une charrette appartenant au père d’Oumar Demba Ba, qu’il compare aux véhicules tout-terrain d’aujourd’hui. Cette proximité s’est poursuivie durant leur parcours scolaire, jusqu’à l’École nationale d’administration (Ena), où leurs trajectoires se sont à nouveau croisées.
« Les mots » peuvent aussi devenir des armes
Abdoulaye Daouda Diallo s’est ensuite arrêté sur le titre de l’ouvrage. Il a repris une distinction évoquée autour du livre entre les mots qui façonnent le monde dans le sens du bonheur, de la construction et du rapprochement, et ceux qui peuvent malheureusement conduire aux guerres et aux situations destructrices.
Amadou Ba : «je m’occupais de l’actif, Omar gérait le passif»
L’ancien Premier ministre Amadou Ba a, lui, apporté un témoignage particulièrement significatif sur le rôle joué par Oumar Demba Ba dans la mise en récit du Plan Sénégal émergent (Pse). Avec une formule teintée d’humour, il a expliqué que sa tâche, en tant que diplomate, était facilitée par la présence d’Oumar Demba Ba. «Je lui remettais tout, il gérait tout le passif, et moi, je m’occupais de l’actif», a-t-il lancé.
Amadou Ba situe leur collaboration dans une période charnière pour le Sénégal. Nommé ministre de l’Économie et des Finances en septembre 2013, il avait alors pour mission de participer à la conception et à la mise en œuvre du Plan Sénégal émergent, qui devait devenir la principale stratégie de développement du président Macky Sall.
Amadou Ba a rappelé que le nom «Plan Sénégal émergent» avait été choisi par Macky Sall lui-même et que le chef de l’État disposait d’une vision précise de ce qu’il voulait faire du pays.
Les techniciens devaient transformer cette vision en programme. C’est dans ce contexte qu’Amadou Ba situe le rôle particulier joué par Oumar Demba Ba. Les économistes, a-t-il expliqué, produisent des tableaux, des graphiques et des données. Mais une vision économique ne peut pas seulement être présentée sous cette forme. Elle doit être expliquée, racontée et portée par la parole politique.
Selon Amadou Ba, Oumar Demba Ba a joué un rôle majeur dans la rédaction des discours de Macky Sall durant cette période, permettant de transformer une matière essentiellement technique en un récit politique compréhensible et mobilisateur.
Aïssata Tall Sall : «il faut aller à Mbolo Birane pour découvrir Oumar»
Le témoignage de Me Aïssata Tall Sall a été doublement marqué par la politique et l’intime. Présente à la cérémonie pour représenter l’ancien président Macky Sall, l’ancienne ministre des Affaires étrangères a d’abord dressé le portrait de Macky Sall, qu’elle a présenté comme l’architecte de la politique internationale du Sénégal durant ses douze années à la tête de l’État.
Elle l’a connu avant même d’occuper le portefeuille des Affaires étrangères, mais dit avoir véritablement découvert sa personnalité dans l’exercice de ses fonctions ministérielles. Elle a également évoqué un déplacement à Mbolo Birane avec le chanteur Baba Maal, qui lui a permis de découvrir une autre dimension de la personnalité d’Oumar Demba Ba.
Là où la cérémonie de lancement réunissait le « gratin » de la diplomatie, de l’administration, de la culture et des arts, elle a estimé que c’est dans son village natal que l’on pouvait véritablement comprendre l’homme. Elle a raconté comment les habitants avaient honoré Oumar Demba Ba en donnant son nom à des infrastructures locales, notamment au stade municipal et au collège.
Pour Aïssata Tall Sall, cette reconnaissance populaire ne s’explique pas seulement par ses fonctions. Les habitants lui ont répondu qu’ils l’honoraient parce qu’il les avait lui-même toujours honorés et n’avait jamais oublié ses origines.
Un « binôme » avec les ministres des Affaires étrangères
Aïssata Tall Sall a ensuite raconté sa première rencontre professionnelle avec Oumar Demba Ba lorsqu’il est devenu conseiller diplomatique de Macky Sall. Il lui avait alors dit : «Dédé, je suis le conseiller diplomatique du président. Nous devons être comme un binôme pour faire les choses. Je suis à ta disposition.»
Mais l’ancienne ministre reconnaît que, dans les faits, c’est Oumar Demba Ba qui lui a beaucoup appris. Elle décrit un homme dont la générosité intellectuelle permet de répondre à une question par une réflexion beaucoup plus large. « Juste une question, il vous envoie un chapitre en guise de réponse », a-t-elle résumé.
Elle a également décrit la relation entre Macky Sall et Oumar Demba Ba comme un « duo parfait », fondé sur le respect, la déférence et une profonde confiance professionnelle. Pour illustrer cette relation, elle a choisi trois scènes vécues sur trois continents. Trois discours de Macky Sall pour raconter le travail d’Oumar Demba Ba
La première scène se déroule à New York, dans l’amphithéâtre de l’Assemblée générale des Nations-Unies. Macky Sall s’y adresse à la communauté internationale et affirme que l’Afrique refuse « l’injonction civilisationnelle », refusant qu’un modèle civilisationnel unique soit imposé au continent.
Aïssata Tall Sall explique que ce type de formulation est directement lié au travail préparatoire d’Oumar Demba Ba. La deuxième scène se déroule à Bruxelles, lors d’un sommet entre l’Union européenne et l’Union africaine. Macky Sall y développe une réflexion autour de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, et notamment du dialogue entre le chevalier et le maître occidental.
Pour Aïssata Tall Sall, cette référence littéraire permet au président sénégalais d’inscrire les relations entre l’Afrique et l’Europe dans une histoire plus profonde, celle de la rencontre entre deux univers civilisationnels. La troisième scène se déroule aux Comores, où Macky Sall était invité d’honneur de l’Assemblée nationale.
Le président sénégalais s’adresse aux Comoriens en utilisant une expression arabe désignant les Comores comme les « îles de la Lune ». Aïssata Tall Sall raconte la réaction de l’assistance, qui aurait été particulièrement émue par le fait qu’un président venu de l’extérieur puisse employer une expression directement liée à l’identité et à l’histoire des Comoriens.
Elle en tire une conclusion : derrière ces références, ces formules et cette capacité à adapter le discours aux lieux et aux publics, se trouve le travail d’Oumar Demba Ba. Elle évoque également une formule attribuée à l’ancien conseiller diplomatique : lorsqu’il écrivait pour Macky Sall, il ne savait jamais par où commencer parce qu’il devait écrire « selon sa personnalité, pas la mienne ». Cette phrase résume, selon elle, la difficulté et la subtilité du métier de conseiller en communication diplomatique.
Il ne s’agit pas d’imposer sa propre voix à un chef d’État, mais de comprendre sa personnalité, son style, sa pensée et sa vision pour les restituer dans une langue qui lui ressemble.
Écrire pour un président, sans écrire à sa place
Cette idée traverse finalement plusieurs des témoignages entendus au cours de la cérémonie. Oumar Demba Ba est présenté comme un homme de l’ombre dont le travail consistait précisément à donner forme aux idées et à la vision du chef de l’État sans jamais se substituer à lui.
Amadou Ba l’a illustré à travers le Pse et la transformation de données économiques en discours présidentiels. Aïssata Tall Sall l’a illustré à travers les références historiques, culturelles et littéraires mobilisées par Macky Sall dans ses interventions internationales. Cheikh Niang l’a théorisé en rappelant que les mots diplomatiques sont des instruments d’action et que leur choix peut modifier une relation entre États. Mankeur Ndiaye, enfin, l’a inscrit dans le contexte contemporain de la « bataille des récits ».
Ainsi se dessine une même lecture : le discours diplomatique n’est pas une décoration de l’action politique. Il en est une composante.
Une œuvre de transmission
À travers les différentes interventions, la cérémonie aura donc dépassé le cadre d’une simple présentation éditoriale. Le livre d’Oumar Demba Ba apparaît comme un ouvrage de mémoire, mais également comme un outil de transmission destiné aux générations futures de diplomates, de responsables politiques, de chercheurs et de journalistes.
Les témoignages ont permis de donner chair aux concepts développés dans l’ouvrage. Ils ont montré, à travers des expériences vécues, comment un discours peut accompagner une stratégie de développement, défendre une position internationale, créer une proximité entre peuples ou porter la vision d’un État.
Ils ont aussi rappelé les exigences particulières de la diplomatie : la patience, la discrétion, la maîtrise des mots, la capacité d’écoute, la connaissance de l’histoire et des cultures, mais également la fidélité à l’État. À travers son parcours, Oumar Demba Ba apparaît ainsi comme un témoin privilégié de plusieurs décennies de politique étrangère sénégalaise.
De la diplomatie bilatérale aux grandes enceintes multilatérales, des relations avec les chefs d’État aux négociations internationales, de la rédaction confidentielle des discours à leur prononcé devant les plus grandes tribunes du monde, son expérience constitue une mémoire de l’État. Et c’est précisément cette mémoire que l’ouvrage entend désormais rendre accessible.
De la parole diplomatique à la mémoire nationale
Les différentes interventions ont finalement convergé vers une même idée : une diplomatie ne se construit pas seulement dans les chancelleries, les sommets ou les salles de négociation. Elle se construit aussi dans les mots.
Des mots écrits parfois loin des projecteurs, retravaillés pendant des heures, discutés avec les équipes, adaptés à la personnalité d’un dirigeant et au contexte international, avant d’être prononcés en quelques minutes. Ces quelques minutes peuvent pourtant engager un pays. Elles peuvent rassurer un allié, convaincre un partenaire, défendre une cause, restaurer une relation ou modifier la perception d’un État. C’est cette responsabilité particulière que les intervenants ont voulu mettre en lumière en rendant hommage à Oumar Demba Ba.
Pour Cheikh Niang, il représente une figure de la continuité de l’État. Pour Abdoulaye Daouda Diallo, il reste l’ami et le compagnon de jeunesse demeuré fidèle à ses origines. Pour Amadou Ba, il est celui qui savait transformer les données et les tableaux des économistes en une parole présidentielle audible par le monde. Pour Mankeur Ndiaye, il est l’auteur d’une réflexion particulièrement actuelle sur la puissance des récits dans les relations internationales. Pour Aïssata Tall Sall, il est enfin celui qui, dans l’ombre, a contribué à donner aux paroles de Macky Sall leur portée, leur profondeur culturelle et leur force persuasive.
Sidy Djimby NDAO












